Théâtre de Carouge
Carouge : Boulgakov/Molière

Du 15 janvier au 10 février, François Rochaix présente le spectacle du 50e anniversaire du Théâtre de Carouge avec une pièce de Boulgakov, Molière ou la Cabale des Dévots. Entretien.

Article mis en ligne le décembre 2007
dernière modification le 21 décembre 2007

par Jérôme ZANETTA

Du 15 janvier au 10 février, François Rochaix présente le spectacle du 50e anniversaire du Théâtre de Carouge avec une pièce géniale et méconnue de Boulgakov, Molière ou la Cabale des Dévots. Comme un vibrant hommage au théâtre et une autre façon de reposer la question de son rapport au pouvoir absolu, cette fable brillante et émouvante est parfaitement emblématique d’une certaine volonté artistique d’un directeur engagé, quand la conscience politique du théâtre n’exclut jamais le divertissement.

Après une pièce comme Etat de piège de Dominique Caillat dont les enjeux politiques n’ont laissé personne indifférent, vous posez au public une autre question qui confronte éthique et politique dans le texte de Boulgakov. C’est donc bien pour vous une affaire décisive ?
F.R. : En effet, je crois que nous sommes pris dans une situation de politique générale à une échelle impossible pour l’être humain. Quand je regarde le journal télévisé, j’ai trop souvent le sentiment de consommer des catastrophes et qu’il ne m’est jamais donné le temps ou la distance pour penser ces catastrophes. Nous ne pouvons pas agir partout, mais ce ne doit pas être une excuse pour ne pas agir du tout ! Il faut faire des choix et espérer que la répartition des tâches permette à chacun de contribuer à l’ensemble. Et c’est effectivement cette dimension politique que j’ai à l’esprit, au moment où je monte les deux pièces dont nous parlons. Même si Boulgakov est plus métaphorique et que Caillat est en prise directe avec la réalité.

François Rochaix

Réalité que j’ai moi-même vécue en visitant Israël et les territoires palestiniens il y a quelque temps. Je me suis donc immergé dans ce pays et je suis rentré en dialogue et en débat avec ces couches historiques multiples, cette identité culturelle qui nous ramène sans cesse à nous-mêmes et avec une prise de conscience presque physique du problème politique. J’ai donc immédiatement réagi quand Dominique Caillat m’a livré son texte dont le point de vue et le traitement du problème m’ont paru tellement convaincants qu’il fallait le faire.
D’autre part, alors que je m’impliquais déjà dans les années soixante pour soutenir le peuple palestinien, je constate avec effroi que la situation s’est encore détérioré et que les progrès sont nuls. Mais en montant ce texte, je ne veux pas faire un spectacle partisan. Bien entendu, il apparaît qu’il y a une occupation, mais le plus important est que cette pièce montre deux peuples face à face qui sont de plus en plus découragés et dont le découragement laisse la place aux extrémistes et aux terroristes. Or, le théâtre a son mot à dire, car je crois vraiment que le débat politique, comme celui qui confronte Israéliens et Palestiniens peut aussi être le fait du théâtre. Or, dans Etat de piège, la politique est non seulement subie, mais aussi débattue par les personnages, la parole est donnée aux deux peuples. C’est enfin un texte qui a la qualité de ne pas donner de leçons, de poser les bonnes questions et ne pas confondre Israël et colons ou Palestiniens et terroristes ! Le théâtre nous permet donc ici de nous demander de quelle manière nous pouvons prendre part à la lutte pour une issue salutaire.

Mais on peut dire aussi que dans nombre de situations, le théâtre peut « faire de la politique » lorsque la politique laisse faire le théâtre, et c’est sans doute là que la pièce de Boulgakov résonne le mieux avec celle de Dominique Caillat ?
Certainement. Molière ou la Cabale des dévots de Boulgakov est comme un jeu, une réflexion ludique sur ce rapport de l’artiste et du pouvoir, que l’on retrouvera d’ailleurs dans une certaine mesure avec le Galilée de Brecht. Boulgakov dit bien que l’artiste a besoin d’un soutien financier des gens de pouvoir pour faire du théâtre et, dans le même temps, il s’agit d’un rapport impossible parce que sans cesse frustrant et censurant. Et toutes proportions gardées, je dois admettre que je me retrouve souvent moi-même dans ce rapport à l’autorité. Boulgakov, à travers Molière, met justement en question un des grands problèmes de la création artistique. En France, la voix politique incite le théâtre à diffuser et non à créer. Il s’agit bien là d’une action politique qui va contre une forme de subversion et se plie aux exigences du marché.

De gauche à droite : Laurent Sandoz (Abdoul,) Elzbieta Jasinska (Christine) et Pierre Dubey (Amos) dans État de piège. Photo de répétition : Marc Vanappelghem

L’artiste doit donc se remettre en question et savoir comment faire pour ne pas se laisser anéantir, non pas en se taisant, mais en ne taisant pas ce à quoi l’on ne croit plus ! Pour Boulgakov, les répétitions de sa pièce ont duré près de six ans, à la suite de quoi il a demandé que sa pièce soit donnée sans plus aucune altération. Le Théâtre d’Art de Moscou dirigé par Stanislavski vivait effectivement dans un rapport de complaisance avec le pouvoir stalinien et Boulgakov devait confronter son travail, sa troupe et son quotidien aux autorités en place. De même, Molière devait affronter les humeurs de Louis XIV qui, tout roi Soleil qu’il était, montrait dans nombre de domaines une fermeté sans doute proche de celle d’un Staline. Et malgré le rayonnement qui fut le sien, il n’est pas inintéressant d’observer Louis XIV sous un angle plus autoritaire et donc plus provocant.

Comment définir la fascination de Boulgakov pour Molière ?
En somme, Boulgakov a écrit une Molièrana ; on compte quatre œuvres, une traduction de l’Avare, L’extravagant Monsieur Jourdain, une Vie de Monsieur de Molière et enfin, Molière ou la Cabale des Dévots, qui témoigne de ce compagnonnage, de cette fraternité que Boulgakov entretient avec Molière, tout au long de son travail et qui a pu aller jusqu’à une forme d’identification. Dans les Mémoires d’un défunt (Roman théâtral), Boulgakov rapproche son expérience théâtrale et scénique de celle de Molière : la troupe, la famille théâtrales, les rapports qu’il entretient avec elle, avec le pouvoir, avec ses proches et les cabales, bien entendu. Chez Boulgakov, tout est autobiographique, même quand il parle de Molière. Il est à la fois très critique et très heureux au sein du Théâtre d’Art de Moscou, comme dramaturge, comme auteur, comme acteur et comme metteur en scène.

Pour revenir au rapport qu’entretient Molière avec Louis XIV, par exemple lorsqu’il vient demander au roi de ne pas censurer son Tartuffe, peut-on là encore établir un parallèle avec Boulgakov ?
Rappelons d’abord que Molière va jusqu’à la frontière des Flandres, alors que Louis est en guerre, afin d’adresser sa requête… Mais, je crois que le rapport entre Boulgakov et Staline est beaucoup plus violent qu’entre Molière et Louis. Molière avait tout de même hérité de son père du titre de tapissier du roi ; il voyait donc Louis du matin au soir, il s’occupait du décor du monarque dans un rapport de grande intimité. Boulgakov n’a jamais connu ce type de rapports. Staline est venu suivre les débuts de la reprise des Jours de Tourbine, a promis beaucoup et a interdit tout le reste ! Par conséquent, Boulgakov envie Molière, mais fait quand même comme s’il était dans la même situation que lui par un curieux effet de miroirs, mais un jeu salvateur et essentiel pour l’auteur russe.

Et ces rapports à l’autorité en place n’ont pas beaucoup changé, semble-t-il ?
J’observe que certains principes et certains comportements du pouvoir vis-à-vis de l’artiste n’ont pas vraiment évolué. Lorsque j’assiste à certaines assemblées qui devraient mettre au centre la question artistique, je sens que certains sujets sont adroitement évincés par un jeu pseudo démocratique qui va noyer le poisson et me laisser repartir avec un sentiment de frustration. Je constate que je n’ai pas réussi à me faire comprendre et que les archétypes sont les mêmes qu’il y a un ou trois siècles, même si le contexte historico politique diffère totalement. Et lorsque vous vous interdisez certaines prises de positions, c’est de l’autocensure, qui souvent permet d’ailleurs de protéger son travail !
Mais je crois l’avoir souvent fait, même de façon inconsciente. On ne peut pas tout montrer au nom de positions partisanes fortes et surtout, il faut respecter le rôle que doit jouer l’institution dans laquelle on travaille. Par exemple, je ne crois pas que le Théâtre de Carouge soit le lieu pour monter une pièce qui adhère ouvertement à un camp politique plutôt qu’à un autre, même si je suis intimement convaincu qu’il faudrait le faire. Alors, est-ce de l’autocensure ? Quoi qu’il en soit, le Molière de Boulgakov nous aide à prendre conscience de cette question qui se pose sans cesse au metteur en scène et au directeur de théâtre que je suis. C’est la question du théâtre engagé.

L’absence de ce Molière sur nos scènes est-elle liée à cette question ?
Je n’en suis pas certain. Mais je crois que cela doit avoir à faire avec ce reproche systématique que lui a fait le régime stalinien de réinventer les textes de Molière, de réécrire les situations, d’inventer ou de travestir certains personnages. Par conséquent, la patrie de Molière a pu ne pas accepter cette façon de faire. Pourtant, on sait que La Vie de Monsieur de Molière est un texte souvent lu dans les classes de lycées. De fait, les traductions de Molière ou la Cabale des Dévots ne sont qu’au nombre de deux et j’ai moi-même choisi de me lancer dans une nouvelle traduction, ce qui me permet d’investir mieux encore la pièce et proposer à mes comédiens la langue la plus vivante qui soit.

Propos recueillis par Jérôme Zanetta