Musée d’art de Pully
Pully : Un réseau de papier

La Belle époque de l’Art Nouveau

Article mis en ligne le 19 février 2022
dernière modification le 27 juin 2022

par Vinciane Vuilleumier

Le musée d’art de Pully nous offre jusqu’au 19 juin une jolie exposition qui déploie en huit chapitres les aspects parmi les plus intéressants de cette « nébuleuse artistique ».

Elle a plus d’un siècle, maintenant, cette époque fiévreuse de l’arabesque, quand les artistes paraient les murs de Paris de leurs lignes dynamiques et de leurs aplats éclatants : cette époque prolifique où la publicité naissante offrit toutes les libertés des média graphiques aux quêteurs passionnés d’un autre univers visuel que celui, passéiste, qui peuplait les cimaises des musées. Mucha se décline encore aujourd’hui sur nos calendriers et nos bibelots : un siècle déjà, et pourtant l’Art nouveau reste actuel.

Au musée d’art de Pully, on retrouve, entre autres, le questionnement-clé en ce début de 20e siècle de l’art social – par quels ponts les artistes feront entrer l’art dans le quotidien du peuple, en les prenant comme sujets d’une iconographie inédite, en diffusant l’art sous forme graphique, support bon marché à la circulation aisée ? On se régale aussi à retracer les composantes stylistiques dans une gamme d’œuvres qui régalent l’œil par leur pouvoir dynamogénique : citons comme hors-d’œuvres le célèbre Tigre de Paul Ranson et la France-Champagne de Pierre Bonnard.

Un phénomène protéiforme
La ligne est le moteur des compositions et le cœur des réflexions de cet Art Nouveau qui veut en finir avec le classicisme : finie la profondeur, les corps soumis à la gravité ; fini le réalisme trop sourcilleux des détails, place à la stylisation des formes et à la spontanéité du geste. Il y a, dans les replis philosophiques de ce phénomène culturel de grande ampleur – le rôle attribué aux arts décoratifs, contre la hiérarchie des arts, impliquant une diffusion de l’Art nouveau à toutes les catégories d’objets, des œuvres graphiques au mobilier, en passant par l’architecture publique et privée – le doigt mis sur une question toujours actuelle : d’où émerge la culture visuelle, et de quelle manière celle-ci, sous l’avatar des représentations qu’elle transmet (l’image de la femme, celle de la société, ou même encore celle, bien plus intangible, de la réalité) impose à notre quotidien de perception et d’action ses coordonnées ?

Les avant-gardes des premières décennies du 20e siècle ont d’ailleurs su poursuivre le questionnement, chacune avec ses moyens et ses perspectives particulières – ne citons ici, à titre d’exemple, que le bouleversement opéré par les cubistes dans la réflexion sur l’espace, sa perception et sa représentation. En bref, l’Art nouveau se présente comme phénomène protéiforme, ni pure esthétique ni radicale philosophie, mais questionnements en rhizomes, portés par des personnalités parfois fort différentes – des artistes qui souhaitèrent, au prix de luttes acharnées et parfois vaines, mettre l’art dans tous les foyers, et ceux qui aimèrent le support populaire avant tout pour le terrain d’expérimentation libre qu’il offrait.

À l’honneur, donc, de ce mouvement polyvalent qui posa en des termes changeants la question d’une réunion de l’art et de la vie, se trouve le monde graphique – l’univers du papier. Décliné en affiches, en revues, en livres pour enfants, il est le premier moteur de l’Art nouveau : c’est lui qui diffuse une culture visuelle en rupture avec le classicisme, et c’est lui aussi qui fait circuler les idées, les visions, les utopies. C’est le médium populaire par excellence, et c’est en pensant le papier et sa présence dans les ménages les plus modestes que les artistes ont thématisé le lien organique entre culture matérielle et culturelle visuelle. Il faudrait se garder de réduire la volonté d’une démocratisation de l’art au simple critère esthétique d’une omniprésence du beau : si l’art, sous les formes mobiles, labiles et éphémères du papier, mérite d’entrer en toutes les demeures, c’est surtout que les images recèlent un pouvoir mystérieux, des voies impénétrables, pour ouvrir la conscience à d’autres aspects de notre relation au monde – elles jouent aux marionnettes avec les coordonnées fondamentales de notre réalité, elles la réinventent dans un ballet de lignes et d’aplats.

Moments-clé
La Belle époque de l’Art Nouveau nous offre un parcours d’œuvres qui déroule devant nos yeux ces moments-clé d’un phénomène qui a pensé, en amont d’un siècle d’artistes qui n’a jamais cessé d’affronter cette question, les modalités du rapport entre l’art et le quotidien : la publicité, à l’époque de son âge d’or, offrit à Mucha, à Bonnard, à Chéret et tant d’autres, le terrain d’une expérimentation fiévreuse, l’opportunité d’une carrière hors des sentiers battus. Pendant un moment, l’idéal d’une réforme de la société par l’art put faire reposer ses espoirs sur l’union paradoxale de l’art et de la publicité : cette plongée dans un temps autre, lointain et proche à la fois, offre un très beau miroir où penser les modalités actuelles de l’art et du commerce. Quelle réalité nous renvoie la culture visuelle de la publicité aujourd’hui, qui peuple autant les murs que les écrans ? S’il est une leçon à retenir de l’Art Nouveau, ce serait que le bric-à-brac hétérogène des styles particuliers ménage souvent plus d’ouverture vers des réalités autres qu’un univers visuel homogène bien léché…

Vinciane Vuilleumier