Forum Meyrin
Meyrin, Forum : Sebastiao Salgado

Les photographies de Sebastiao Salgado exposées à Meyrin représentent un témoignage époustouflant.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 2 février 2008

par Sylvia MEDINA-LAUPER

Un témoignage proprement époustouflant. Sebastiao Salgado a entrepris et réussi une véritable enquête photographique sur le quotidien des ouvriers dans des métiers durs et bientôt perdus. Brésilien d’origine, né en 1944, il entame dans un premier temps une formation d’économiste, mais très vite il s’oriente vers le journalisme en tant que photo-reporter et couvre
certains conflits.

Il travaille pour les prestigieuses agences telles que Sygma, Gamma et Magnum Photos où il acquiert une grande renommée. Fatigué mais surtout frustré par le manque de temps et de liberté qu’impose son travail de journaliste, il fonde avec sa femme Lélia Wanick Salgado l’agence Amazonas Images, agence qui lui permettra de continuer de manière plus indépendante son œuvre de témoignage engagé.

Voyages
C’est avec son agence Amazonas Images que ce photographe infatigable entreprend à 42 ans (un âge où la plupart d’entre nous se fixe) de sillonner le globe, de 1986 à 1991. Durant près de six ans, il prend le temps d’établir une relation de proximité et de confiance avec ces travailleurs de l’enfer. Salgado s’imprègne des réalités de ces hommes et de ces femmes qui exécutent des gestes méthodiques, répétitifs et souvent dangereux, pour nous les restituer. Cette enquête photographique, authentique hymne aux forçats du travail ingrat et mal payé, a pour but la dénonciation. Dénonciation des conditions déplorables du travailleur ravalé à la condition de fourmi humaine comme par exemple au Brésil, dans la mine d’or à ciel ouvert de la Serra Pelada. Il y a notamment deux photos montrant des centaines de mineurs entassés et grouillants dans une crevasse de terre géante d’où ils doivent remonter à la queue leu leu chargés de 20 à 40 kilos de pierre à même l’épaule. Ou encore cette série de clichés du Koweit, où l’on ne voit même plus le visage de cet homme travaillant dans un puit de pétrole, les gisements l’ayant entièrement recouvert de ce qu’il refuse assurément d’appeler « l’or noir ».
Aux détracteurs qui reprochent à Salgado de mettre en scène la misère, le mieux est encore de leur opposer que de tous ces portraits de « damnés de la terre » se dégage pourtant une dignité hors du commun. D’une part l’ancien économiste informe le public des réalités de la production des biens de consommation en se rendant sur place. Le plus souvent d’ailleurs, il s’agit d’endroits que l’actualité a laissé de côté, faute d’écho ; ainsi il rend compte des usines-fourneaux d’Ukraine, des chantiers navals de Gdansk ou de Brest, des carcasses de bateaux du Bengladesh ou encore des mines de soufre en Indonésie. Il témoigne d’un monde industriel et agricole en mutation, essoufflé et en perte de vitesse, avec au début de la chaîne des travailleurs aux méthodes ancestrales, comme c’est le cas pour le Rwanda ou Cuba avec la récolte à la machette, mais aussi en Galice et en Sicile avec la pêche aux thons à l’aide de filets maintenus à mains nues.
D’autre part, par son sens de l’esthétique, l’humaniste croque des portraits d’hommes et de femmes qui ont une fierté dans le regard. S’il se dégage une beauté de ces visages ou de ces corps, c’est tout simplement parce que l’œil du photographe ne s’y est pas trompé, ces personnes ne courbent pas l’échine et sont belles, leur paysage est beau. Il faut voir ces Cubains rouleurs de cigares, le visage tanné et les yeux emplis de fierté, il faut voir aussi ces femmes en Inde, sur le chantier du canal du Rajasthan, transportant des tuyaux qui serviront à l’irrigation ou une autre plaçant des briques avec son petit bébé sous un soleil qu’on devine implacable.

Le travail en question
La dignité que l’homme tire de son labeur « tient à ce qu’il assure un statut social, donne accès à la consommation et représente, parfois, l’unique espace de socialisation. Il peut toutefois s’avérer un facteur de dégradation du corps, de servitude de l’esprit » comme l’écrit très justement Mathieu Menghini dans l’édito du Forum de Meyrin. Le travail peut être une source d’épanouissement ou d’exploitation, de santé ou de troubles du sommeil.
Pour faire entrer en résonance les différentes et nombreuses parties que soulève la question du travail, le Théâtre Forum de Meyrin nous livre jusqu’au 23 février un Théma sur ce sujet intitulé Tripalium ou le travail en question. L’exposition photo de Sebastiao Salgado n’en représente qu’un volet puisque de nom-breux autres événements illustreront encore les problèmes, très actuels, directement liés à une activité à laquelle nous accordons un tiers, voire la moitié, de notre temps. En ce qui concerne l’organisation et l’utilité du Théma, le directeur du théâtre, M. Mathieu Menghini, évoque volontiers Nietzsche ; pour qui, atteindre la vérité de l’objet, nécessite de le regarder à travers plusieurs facettes, il faut en diversifier les perspectives.
C’est ainsi que le Forum de Meyrin propose d’illustrer ce thème par des débats, avec les Goûters des sciences, les projections de trois films en collaboration avec le Festival Black Movie, des spectacles, un reportage relayé en plusieurs épisodes par le journal Le Courrier, un workshop et enfin une conférence de Robert Castel, sociologue qui dresse un historique de l’activité salariée.

Sylvia Medina-Lauper

« La main de l’homme » Exposition du photographe Sebastiao Salgado. Jusqu’au 23 février, me-sa 10h à 12h & 14 à 18h. Entrée libre.