Bonlieu, Annecy
Annecy, Théâtre de Bonlieu : “Myth“
Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 3 février 2008

par Bertrand TAPPOLET

D’entrée de jeu, Myth du chorégraphe prodige flamand d’origine marocaine Sidi Larbi Cherkaoui, une création qui propulse 14 danseurs, tient de la Bibliothèque d’Alexandrie ou de celle plus labyrinthique et palimpseste d’un Borges.

En surplomb de la bibliothèque, dont les niches accueillent autant d’ouvrages magnifiquement reliés que des crânes, l’ensemble musical Micrologus (sept musiciens). Placé sur une mezzanine, il délie une passion croate, des chansons monophoniques en galaïco-portugais issues du Cantigas de Santa Maria (hymnes religieux en hommage à la Vierge Marie), des compositions arabes, andalouses et italiennes remontant au XIIe siècle, à partir duquel on assiste au développement de la polyphonie. Ils sont en tout 21 répondants à autant de figures de tarot. À travers une technique de composition parfois comparable à celle des tableaux de Breughel ou Bosch, Myth crée une encyclopédie picturale de mythes et d’archétypes, occidentaux pour la plupart. Une autre source d’inspiration est le langage visuel contemporain des mangas d’Osamu Tezuka caractérisé par un trait, des images simples, un découpage cinématographique qui embrasse le genre fantastique, sans faire l’économie de l’humour. Le tout dessine un répertoire gestuel éclectique. Le chorégraphe brasse ainsi les langues chorégraphiques avec une prédilection pour le hip hop, le ballet jazz, la danse moderne, et les références à diverses danses traditionnelles.

Myth© koenbroos

Ici l’ombre
« All growth is a leap into the dark », la phrase d’Henry Miller s’inscrit comme au frontispice de ce Myth. Chaque anatomie se développe au contre jour de sa présence, déclinée entre le réel et son ombre. Cette ombre devenue danseur envahit des personnages par le mouvement, les effraie, les persécute, les subvertit, converse avec eux ou lutte pied à pied. Comme chez Peeping Tom, certains enchaînements sont construits sur la figure de la spirale, du tournoiement sur soi, et offrent des images alliant force et sensibilité. L’ombre cherche en effet à animer de manière animale, organique, le corps qui la contient, comme un réflexe animal qu’aurait une mère avec son enfant. L’ombre est l’envers de l’image, ce qui la creuse et la fait dériver vers un ailleurs. Chez Cherkaoui, le danseur prend parfois les contours d’un oiseau enlisé dans une mer de pétrole et tentant désespérément de s’en extraire. L’ombre recueille les contours, la densité formelle du corps, son tour et son essence même. Au seuil de cette création, le chorégraphe s’est demandé : « Que se passerait-il si l’ombre me propulsait, plutôt que d’être créée par moi ? Et si c’était cela la réalité ? Elle serait alors le reflet de l’ombre, qui serait alors le moi véritable. » Cette démarche sur la part d’ombre de l’invisible rejoint ce mot de Paul Celan : « Il parle vrai, qui parle l’ombre ».
L’expressivité sauvage de corps qui se tordent et se contorsionnent aux lisières de la souplesse humaine est toujours d’une grande subtilité et d’une folle âpreté. D’une inventive souplesse, la danse frotte trivialité et méditation, douce folie et cruelle réalité et fait jaillir les couleurs bariolées de la vie. L’énergie chorégraphique des danseurs emprunte parfois aux techniques du cirque, aux arts martiaux, à la transe derviche, à la revue sur fond de claquettes. Elle à la puissance étourdissante de ce que les mots ne parviennent plus à retenir. Ainsi les interprètes composent-ils une extase somptueuse, au bord du gouffre d’être. « Do we stand in our light, wherever we go, and fight four our shadows forever », s’interroge in fine Lord Byron.

Moment décisif
Sur un plateau à deux étages, des comédiens au physique souvent étrange — que l’on croise parfois dans les créations des Ballets C. de la B. (dont est issu le chorégraphe) ou du théâtre alchimique d’un Romeo Castellucci —, et des danseurs acrobates, contorsionnistes. Les premiers campent des personnages comme en attente dans une zone entre limbes et purgatoire. La galerie des portraits joue la carte du grotesque et de l’Absurde : un militaire d’opérette éploré, une personne physiquement différente (appelée ailleurs handicapée mentale), une travestie black…
Les seconds, tout de noir vêtus, sont les doubles, les fantômes ou les ombres portées des premiers qu’ils imitent, accompagnent, bordent d’une immense coulure de noire étoffe, persécutent, menacent, aident. Ils se font manipuler, selon le moment, roulant sur eux-mêmes, rampant, cabriolant, bondissant, formant de sidérantes mêlées cabalistiques, escaladant le décor. À l’image d’une femme brandissant crucifix puis marteau et pieu, les comédiens-danseurs tentent d’exorciser des danseurs qui eux figurent peut-être les ombres vampiriques des vivants. Cette création foisonnante et polysémique touche aussi au thème du double, de l’hybridation des corps. Témoin ce duo, tour à tour grotesque, émouvant et tragique, formé par deux danseuses empotées dans la même robe immaculée à volants, jouant, se combattant, priant de concert.
Tout s’initialise dans une question une fois de plus, tout y part d’une question : «  Qu’est-ce qui a été un moment décisif dans ta vie ? » Le chorégraphe développe : « Je veux parler d’un moment où on a senti qu’après, on n’avait plus la même innocence. Je cherche l’inspiration dans la façon dont les gens font face à de telles situations. Il faut voir comment on peut les utiliser en tant qu’éléments positifs, constructifs. Tout ce qui arrive à un individu, tout ce qui lui a été transmis par ses parents, le pousse à agir d’une certaine façon. La beauté de ce qui constitue une personnalité est liée à tout ce qui lui arrive. Voilà pourquoi je recherche tout cela. C’est une espèce de quête de l’origine. »

Bertrand Tappolet

Bonlieu Annecy, 8 et 9 février à 20h30