A Vidy-Lausanne, puis au Théâtre du Loup, Genève
Lausanne & Genève : “Pierrot le fou ...“

Entretien avec Sandra Gaudin qui met en scène une version théâtrale du film Pierrot le fou de Jean-Luc Godard.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 4 février 2008

par Julien GARIBALDI

Echo théâtral au film Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, ce spectacle de la compagnie « Un air de rien » se jouera, après son passage à Vidy, au théâtre du Loup du 7 au 16 février. Entre comédie musicale, polar, documentaire, réalisme et burlesque, cette représentation scénique de Pierrot le fou est à la fois un questionnement sur le système narratif du théâtre et l’histoire tragi-comique revisitée d’un jeune couple.

Au départ, une trame policière, prétexte à des digressions de types littéraires, picturales et musicales, qui s’estompe progressivement pour laisser place à l’errance amoureuse, à la liberté du présent, à l’abandon de soi, du temps, pour mieux saisir les mouvements de la vie.
Vivre pour Marianne, c’est aller vite, agir, danser et pourquoi pas, tuer. Pour Ferdinand, le temps n’a pas d’importance, il aime lire, s’arrêter pour contempler et rêver. De là naît leur manière de se sentir vivants et leur source d’incompréhensions, un problème de vitesse dira Marianne ; la complexité des rapports entre hommes et femmes.

Entretien avec Sandra Gaudin


Vous prolongez le titre initial du film par l’ajout de la parenthèse (pas du sang, du rouge), que voulez-vous suggérer par cette précision ?
A la question : « On voit beaucoup de sang dans Pierrot le fou », Jean-Luc Godard répondait : « Pas du sang. Du rouge. » J’ai ajouté cette parenthèse car elle me semblait résumer l’état d’esprit de recul que Godard a incarné au cinéma. De plus, prendre du recul c’est comme si la vie n’était pas grand chose, que le sang n’était que du rouge et qu’il y en a tellement maintenant à la télévision et au cinéma que ça n’a plus d’impact réel.

Sandra Gaudin © Florian Cella

Pourquoi avez-vous décidé de revisiter Pierrot le fou de Jean-Luc Godard ? Qu’est-ce qui vous a inspiré pour l’écriture et la mise en scène du spectacle ?
Avec la compagnie « Un air de rien », nous avons toujours écrit nos spectacles, des créations telles que Je vais te manger le cœur avec mes petites dents ou encore J’aime le théâtre, mais je préfère la télévision. J’ai toujours eu l’intuition que Pierrot le fou, étant un film théâtral, se prêterait bien à l’approche artistique de notre compagnie. J’ai commencé par faire une enquête sur les films de Godard pour comprendre sa démarche et voir comment ils pourraient s’adapter au théâtre. Il me semblait surtout intéressant de trouver les outils dont dispose le théâtre pour offrir la liberté qu’il a su apporter au cinéma.
Autour de l’intrigue policière, du prétexte policier, inspiré du roman de Lionel White, Godard rassemble avec une grande habilité ses questionnements, ses sourires, ses pensées. Avec un côté gentleman cambrioleur, il présente les auteurs aimés, les peintres, les musiciens, comme ses meilleurs amis. Cette démarche me donnait l’impression d’un collage qui pouvait très bien correspondre à notre compagnie. Du coup nous pouvions ajouter les auteurs que nous aimons, nous citons Duras, Koltès, Rilke, Beckett puisqu’on est au théâtre.

Face à la richesse esthétique de l’image et la beauté des paysages méditerranéens, quels ont été vos choix quant à la partie visuelle du spectacle ?
Nous savions que la lumière allait être très importante, qu’elle apporterait beaucoup au spectacle. Il fallait donc qu’elle soit belle. La personne qui allait la créer devait vraiment réfléchir à la lumière du film par rapport à celle du théâtre pour que le rendu soit bon. Le jeu des acteurs et des poètes nous a aussi permis de compenser ce manque d’images réalistes et extérieures propre au théâtre.

En quoi vous sentez-vous proche de l’esthétique de Godard ? De sa révolution de la narration cinématographique (idée de collage, références à la littérature, à la peinture, voix-off omniprésente, insertion de citations...) ?
Dans nos précédents spectacles, nous avions déjà travaillé par « constellation », en insérant par exemple des personnages d’univers différents. Notre compagnie aime cet état d’esprit de collage, de citations, de clins d’œil, nous rassemblons ce que nous aimons pour l’exprimer à notre façon. Plus qu’une révolution volontariste dans le cinéma, j’ai l’impression que Jean-Luc Godard a osé parler sa langue pour dire la vie, une langue qui ne relevait pas de la même grammaire picturale et sonore que les autres cinéastes, mais qui était plus proche de sa réalité, de ses rêves. Dans le film, les voix off me paraissent très intéressantes car elles ne sont pas là pour faire de la narration, pour expliquer ce qui se passe à l’écran. Elles donnent toujours l’impression, comme dans les tragédies, de choses cycliques, en continuelle répétition. J’ai donc décidé de les garder bien qu’habituellement je n’aime pas les utiliser au théâtre. J’ai par conséquent instauré une « cabine son » où le spectateur voit les acteurs récitant les voix off.

Comment le théâtre peut-il exprimer l’invisible, ce qu’il y a entre les gens, les choses, l’air, l’espace, le son ? Enfin quelle est sa spécificité pour dire le monde ?
Comme l’affirmait Godard, il ne faut pas filmer les gens mais la vie. Au théâtre, c’est pareil, il faut donner l’impression de vie pour montrer ce qui se passe entre les gens. J’ai essayé de dévoiler ce qu’il y a entre les choses mais ce n’est pas évident. Selon moi, la spécificité du théâtre pour dire le monde est la joie, la générosité du moment présent qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. C’est aussi le partage direct, le fait de se réunir pour raconter quelque chose, c’est l’idéal de la troupe qui se rassemble pour dire la vie. Dans ce spectacle, j’ai beaucoup travailler sur le moment présent, démarche importante chez Godard. Ce qu’il ne faut pas faire c’est tout fabriquer dès le départ, il faut laisser libre cours au présent.

Propos recueillis par Julien Garibaldi


- Jusqu’au 3 février à Vidy-Lausanne, salle de répétition, ve-sa à 19h30, di à 18h30 (loc./rés. 021/619.45.45)

- Du 7 au 16 février au Théâtre du Loup, ch. Gravière 10 (rés. 022/301.31.00)