Notule DVD - SM 201 : “Don Carlos“ de Verdi

Une partition enfin restituée dans son état original.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 5 février 2008

par Eric POUSAZ

Verdi, on le sait, n’a jamais vu sur scène une version intégrale du Don Carlos commandée par l’Opéra de Paris. Dès sa mise en répétition, le spectacle s’avéra trop long et les ciseaux de la censure entrèrent en action…

Dès lors, depuis cette date du 11 mars 1867 où eut lieu la création parisienne, cette partition monumentale a été soumise à maints remaniements. Verdi lui-même cautionna la première en Italie d’une version en quatre actes (sans la scène de la Forêt de Fontainebleau), puis en cinq (avec le retour de cette même scène en tête d’ouvrage). Par la suite, chaque théâtre puisa dans ce matériau foisonnant en cherchant mille justifications à des choix esthétiques discutables mais cautionnés il est vrai, en partie du moins, par le musicien.
En 2004, l’Opéra de Vienne se risque enfin à la création intégrale de la partition première (avec le long ballet de rigueur) après de longues recherches dans les archives de l’Opéra parisien pour la reconstituer. La mise en scène est de Peter Konwitschy (qui a déjà présenté son travail à Hambourg) et une captation pour la télévision s’ensuit, qui paraît aujourd’hui en DVD. Au total : plus de quatre heures de musique !

Couverture Verdi

Le résultat est, dans l’ensemble, impressionnant de cohérence et d’efficacité tant musicale que dramatique. Les esprits s’échaufferont sur une mise en scène ‘conceptuelle’ qui ne s’embarrasse pas de fidélité aux descriptions du livret. Après un premier acte assez traditionnel, plongé dans une pénombre bienveillante, les quatre suivants se déroulent dans un espace blanc, cerné de parois en catelles, qui évoque les douches d’une piscine municipale. Les costumes se veulent résolument modernes et la gestique des personnages ne conserve rien des postures traditionnelles sur une scène d’opéra. Au contraire : le metteur en scène obtient des chanteurs un engagement physique sans précédent qui donne à cette représentation des allures de cinéma vérité. Malgré le naturel de l’exécution, tous les gestes et attitudes se veulent signifiants et contribuent à remettre dans une perspective dramatique convaincante chaque phrase mélodique de cet opéra-fleuve. Certes il y a de la provocation lors du long ballet de près de vingt minutes, ici représenté comme le rêve d’une Eboli mariée avec Don Carlos qui s’apprête à recevoir la visite de ses beaux-parents avec des pizzas livrées à domicile par un marchand ambulant répondant au doux nom de Posa !!! Il y en a encore plus dans la scène de l’autodafé qui se transforme ici en show médiatique commençant dans le foyer du théâtre avec l’arrivée, par l’escalier triomphal, d’un roi d’Espagne en visite officielle à Vienne. Quelques manifestants (flamands ?) qu’on suppose gauchistes sont rudoyés par des représentants des forces de l’ordre avant que la fête ne se termine en apothéose par l’arrivée d’une chanteuse de variétés invitée à se produire en présence du couple royal… On l’aura compris : tout est relu avec des yeux neufs dans cette réalisation scénique, et son plus grand mérite est peut-être de nous rendre attentif au sujet d’une brûlante actualité que le compositeur s’est offert le luxe de choisir pour le Paris d’alors…

Bertrand de Billy empoigne la partition avec une fougue communicative tout en veillant à conserver à l’accompagnement instrumental une touche bien française, – c’est-à-dire que ce Verdi-là est moins explosif et robuste que dans les versions italiennes postérieures. Les touches pointillistes de certains contrechants ou le raffinement d’une atmosphère soudain comme raréfiée dans la fosse rappellent à bon escient que Verdi entendait avec cet ouvrage concurrencer sur leur propre terrain les grosses machines alors en vogue à l’Opéra, comme en témoigne par exemple la délicatesse d’écriture de la longue séquence de ballets.
La distribution est homogène, même si son bonheur dans l’articulation de la langue française est inégal. Inva Mula en Elisabeth séduit d’abord par son timbre plein et charmeur qui fait oublier les sons inarticulés sortant de son gosier, notamment dans le long duo final. Ramon Vargas est non moins incompréhensible en Carlos, mais le timbre a de l’éclat, de la puissance et surtout de l’endurance, qualités rares de nos jours dans cet emploi d’une longueur inhabituelle. Avec un français nettement plus intelligible, Nadja Michael donne à Eboli un profil vocal acéré, dont l’ambiguïté des sentiments est magnifiquement mise en valeur par une voix d’une parfaite consistance que couronne un aigu triomphal, mais jamais gras. Alastair Miles en Philippe II impressionne par la noirceur d’un timbre qui sait alléger le chant sans perte significative d’étoffe, alors que Bo Skovhus incarne un Posa proche de la perfection sur tous les plans : jeune, emporté, ardent, il incarne d’une saisissante façon l’idéaliste un brin illuminé que condamne son propre radicalisme. Simon Yang, enfin, fait du Grand Inquisiteur un personnage plus cauteleux que de coutume, parfaitement en phase avec le climat délétère qui règne dans cette cour d’Espagne revisitée par le compositeur italien.

Malgré des réserves mineures, voilà donc un Don Carlos que tout admirateur de Verdi se doit de regarder au moins une fois… (TDK, 2 dvd)

Eric Pousaz