Films de février 2008

Commentaires sur : It’s a free world... - Lust, Caution - Shotgun stories - L’Île.

Article mis en ligne le février 2008
dernière modification le 4 mars 2012

par Charlotte BUISSON-TISSOT, Firouz Elisabeth PILLET

It’s a free world...


de Ken Loach, avec Kierston Wareing, Juliet Ellis, Leslaw Zurek. Coproduction U.K., Italie, Espagne, Allemagne, 2008.

Angie se fait virer d’une agence de recrutement pour mauvaise conduite en public. Mère célibataire, elle ne peut rester inactive et décide de faire équipe avec sa colocataire, Rose, pour ouvrir une agence dans la cuisine du bistroquet d’un copain. Avec tous ces immigrants en quête de travail dans la perfide Albion, les opportunités sont considérables, particulièrement pour deux jeunes femmes en phase avec leur temps. Rapidement, elles se rendent indispensables pour les entrepreneurs britanniques, peu scrupuleux et certainement pas philanthropes. Sans réaliser qu’elles jouent dans la cour des grands, elles commencent à faire ombrage à d’autres recruteurs bien implantés à Londres… La maffia.

« It’s a free world... », de Ken Loach
© Filmcoopi

Voilà une trentaine d’années que Ken Loach milite, revendique, accuse, dénonce, à travers une œuvre de cinéma socio-politique. Militant sans répit, le réalisateur multiplie les propos, offrant un fond toujours dense sans négliger pour autant la forme. L’image est soignée, la photographie lumineuse, toujours servie par un casting judicieux. Les immigrants, les clandestins, la précarité de l’emploi sont des thèmes récurrents chez Loach : Bread and Roses évoquait les immigrés mexicains à Los Angeles et Just a kiss les immigrés de la deuxième génération en Grande-Bretagne, The Navigators parlait quant à lui d’un groupe d’ouvriers du rail luttant contre la privatisation. Ken Loach situe l’origine de It’s a free world... au documentaire qu’il réalisa en 1997 sur les Dockers de Liverpool. Le cinéaste décide de prendre le contre-pied de la vision habituelle (celle des migrants) pour s’intéresser à l’attitude et l’état d’esprit des gens qui sont de l’autre côté, les exploiteurs. Faire un film sur les exploités aurait été trop prévisible, et Loach aime relever de nouveau défis ; les entiers battus ne sont guère pour lui. Le script de It’s a free world... est signé Paul Laverty, scénariste attitré de Ken Loach depuis Carla’s song en 1996 (The Navigators faisant figure d’exception). Cet avocat, qui a longtemps exercé au Nicaragua aux côtés des associations de défense des Droits de l’homme, a enfin vu son travail de scénariste récompensé au dernier Festival de Venise.
Dans son entreprise, l’héroïne du film réussit formidablement bien, par ses qualités évidentes de communication, d’efficacité et d’adaptabilité. Devant elle, les candidats défilent, les langues se mélangent, les interprètes se succèdent, pour tenter de décrocher une parcelle d’El Dorado. Dans la vie, elle est une jeune mère célibataire, une courageuse, une battante. Grande, sportive, élancée, blonde, Angie est le genre de fille que l’on remarque et que l’on drague… Pourtant, personne ne s’y attache. Féministe, elle regorge de toutes les qualités nécessaires pour affronter le monde impitoyable des recruteurs et des entrepreneurs, un monde essentiellement masculin. Aussi sexy que carnassière, aussi douce que brutale, Angie accumule les contradictions, prête à se faire une place au soleil en jouant des coudes, pur fruit de l’époque de libéralisme à la Thatcher.
Après les luttes intestines de l’Irlande dans Le vent se lève, fresque historique (Palme d’or à Cannes), le réalisateur, témoin sans égal du fait politico-social, revient donc à la contemporanéité la plus aiguë pour nous interroger sur les conséquences – sociales et humaines – du libéralisme. Comme à l’accoutumée, tout est parfait : le film maintient son ton dénonciateur sans sombrer dans la revendication iconoclaste, l’image bénéficie d’une excellente photographie, les acteurs, principaux et secondaires, professionnels ou amateurs, sont tous plus justes les uns que les autres. Pourfendeur d’injustices et de silences complices, Ken Loach ne se fatigue jamais de dénoncer, inlassablement, un esclavagisme moderne toléré par tous, tu par les gouvernements, entretenu par les passeurs cupides, d’autant plus d’actualité depuis la fermeture, en 2002, du centre pour réfugiés de Sangatte !
Présenté à la 64e Mostra de Venise, It’s a free world... a décroché le Prix du Scénario, décerné par un jury sous la présidence de Zhang Yimou. Comme à Venise, on en redemande une fois le générique de fin achevé.
Firouz-Elisabeth Pillet

Lust, caution


(Se jie) , de Ang Lee, avec Tony Leung Chiu Wai, Tang Wei. Chine, Taïwan, 2008.

Dans les années 1940, alors que le Japon occupe une partie de la Chine, la jeune étudiante Wong est chargée d’approcher et de séduire Mr Yee, un des chefs de la collaboration avec les Japonais, homme redoutable et méfiant que la Résistance veut supprimer. Très vite, la relation entre Wong et Mr Yee devient bien plus complexe que ne l’avait imaginé la jeune femme.
Torride passion et sentiments coupables, attraction et répulsion, patriotisme et trahison… La jeune femme s’y perd corps et âme, sacrifiée par ses compagnons de combat. Lust, Caution est l’adaptation d’une nouvelle éponyme d’Eileen Chang (1920-1995), un des plus grands noms de la littérature chinoise du XXe siècle.

« Lust, caution », de Ang Lee
© Ascot-Elite

Présenté à la 64ème Mostra de Venise en 2007, Lust, Caution y a décroché le Lion d’Or, une récompense qu’Ang Lee avait déjà remportée en 2005, avec Le Secret de Brokeback Mountain. Cette fois, le jury était présidé par Zhang Yimou. Ang Lee, qui a dédié son trophée à Ingmar Bergman, disparu quelques semaines plus tôt, a rejoint le cercle très fermé des cinéastes ayant reçu deux Lions d’Or dans leur carrière. Jusqu’à présent, seuls André Cayatte (en 1950 pour Justice est faite, et en 1960 pour Le Passage du Rhin), Louis Malle (Atlantic City en 1980 et Au revoir les enfants en 1987) et... Zhang Yimou (Qiu Ju une femme chinoise en 1992, Pas un de moins en 1999) avaient obtenu à deux reprises le fameux Lion de St-Marc. Sur cette brillante lancée, le cinéaste taïwanais a tenté sa chance aux Oscars mais le film a été recalé ; motif invoqué par l’Académie nord-américain : la participation de Taïwan (en particulier le nombre de collaborateurs taïwanais) au film, coproduction sino-américano-taïwano-hongkongaise, était insuffisante.
Pour ce film politico-historique, Ang Lee conserve sa rhétorique habituelle, tout en volupté tant visuelle qu’auditive, ce qui lui a souvent valu les coups de semonce de la censure. Les censures avaient déjà sévi sur son précédent film, Le Secret de Brokeback Mountain, une romance entre deux cow-boys, qui n’est pas sorti en Chine. Ce dernier film leur donne à nouveau l’occasion d’exercer leur beau métier puisque la version de Chine continentale a été amputée de 7 minutes, les scènes de sexe les plus torrides ayant été mises à la trappe.
Ce sensuel film d’espionnage a aussi une valeur de témoignage selon Ang Lee, qui n’avait plus tourné en Asie depuis Tigre et dragon en 2000 : « Les jeunes acteurs du film apprenaient beaucoup sur la Chine de leurs grands-parents, ce qui était très émouvant pour moi. La Chine a vécu beaucoup d’épreuves et des choses se sont perdues. » Certains jeunes acteurs ont puisé les indications nécessaires à l’interprétation de leur rôle auprès de leurs grands-parents qui ont vécu l’occupation nippone.
Connu grâce à des rôles "positifs", comme le héros de In the Mood for Love (c’est d’ailleurs pour cette raison qu’Ang Lee a eu une petite hésitation avant de le choisir), Tony Leung incarne ici le redoutable M. Yee. L’acteur parle de ce personnage : "Au début il avait certainement beaucoup d’idéaux et l’ambition de faire quelque chose pour son pays mais son travail est devenu infernal et il intériorise tout. Il y a aussi en lui différentes facettes de la nature humaine. (…) l’amour et la torture coexistent. " Mais à travers elle, il trouve quelque chose d’innocent et de très humain qu’il voulait éviter." Après une terrible scène de viol, la tendresse ressurgit, laissant place à une volupté et une sensualité pleinement consentante. Toute l’ambiguïté du personnage est dévoilée, lancinante durant les deux heures quarante de film. Pour donner la réplique à cet acteur confirmé, plusieurs jeunes comédiens se sont pliés aux consignes très précises d’Ang Lee.
Fresque sensuelle et politique comme le cinéma en produit trop peu, Lust, Caution permet à Ang Lee de nous donner le sentiment saisissant que ce dernier est ainsi parvenu à une double réussite : donner chair et âme autant à deux figures qui se désirent qu’à une époque qui se déchire. Lust, Caution situe son action dans la Chine des années de guerre et d’occupation et plus précisément à Shanghai, la cité la plus importante de cette époque. Cette dernière est l’une des villes les plus emblématiques de l’occupation japonaise, tant par son potentiel que par son importance et sa situation stratégique et symbolique. Le choix de cet arrière-plan n’est dès lors pas innocent, loin de là, et permet au cinéaste de placer notre couple adultère sous des auspices troubles. Trouble, qualificatif résume les rapports humains de cette période qui l’est tout autant.
Ang Lee a retrouvé sa terre natale, et avec elle sa façon si particulière de filmer, avec volupté et sensualité, des sujets politiques.
Firouz-Elisabeth Pillet

Shotgun stories


de Jeff Nichols, Etats-Unis, 2007

Dans une petite ville de l’Arkansas, trois frères, appelés Son (Michael Shannon), Kid (Douglas Ligon) et Boy (Barlow Jacobs) n’ont plus aucun contact avec leur père qui les a abandonnés enfants ; il s’est depuis remarié et a eu quatre autres garçons. Le père meurt et les conflits entre les demi-frères éclatent. Entraînés dans une spirale de violence et de vengeance, ils vont se battre jusqu’à la mort.
Dès les premiers images, le rythme est donné : lent, répétitif, envoûtant. La musique country accompagne le film, adoucit le récit. La douceur et la sensualité de la lumière, des paysages, contraste avec la violence des affrontements entre les frères, et cette opposition donne au film un ton étrange, étouffé, et paradoxalement serein. Les trois frères semblent heureux. Ils travaillent dur, puis se reposent, contemplent la nature, boivent de la bière. Les quatre autres paraissent bien plus nerveux…

« Shotgun stories » de Jeff Nichols

La tragédie va se mettre en place dans ce contexte rural ; les champs de coton, de blé, la rivière…Il fait très chaud, l’ambiance est moite, lourde, les grillons chantent le soir. Les paysages sont filmés en cinémascope, les images sont grandioses. Jeff Nichols filme sans cesse de loin la ville et ses alentours, replaçant régulièrement les personnages dans leur milieu. « On dirait que la ville est à nous » dit Son. Le territoire. Mais pas très loin vit l’autre famille, la famille légitime. La ville est petite, et ils vont s’y affronter, devant non seulement partagé le même père mais le même lieu.
Ces trois frères n’ont rien d’héroïque, ils ne sont ni beaux, ni forts, ni riches, ni même très drôles… Et pourtant ils vont marcher sur les traces de héros mythiques. Cette dimension tragique pèse sur le récit, et la nonchalance (pour ne pas dire la mollesse) des trois protagonistes donne une distance nécessaire. Pas de sur-jeu ici, les personnages intériorisent tout, marmonnent, ne réagissent pas. La mort du chien, la mort du père, c’est la même chose. C’est la mère des trois fils qui vient leur annoncer la mort du père. Elle apparaît puis disparaît vite, s’enfonçant dans la nuit. Cette mère est odieuse, et inexistante. Jeff Nichols ne s’attarde pas sur elle, préférant se concentrer sur la femme de Son et la fiancée de Kid. Ces femmes entourant les fils sont douces, aimantes, fortes. Cet amour que chacune d’entre elles porte aux frères donne du souffle au récit. Il illumine cette histoire sombre. Elles portent le film et le nourrissent, comme elles nourrissent les fils durant tout le long de l’histoire.
Il reste une impression ambiguë de sérénité et de violence étouffée, et c’est toute la subtilité de ce premier film, qui se faufile entre différents genres, sans laisser la possibilité d’être définit. Malgré la violence, la beauté des lieus et de la lumière l’emporte !
Charlotte Buisson-Tissot

L’Ile


(Ostrov), de Pavel Louguine, avec Piotr Mamonov, Viktor Soukhoroukov, Dimitri Dioujev. Russie, 2008.

Un monastère orthodoxe sur une île du nord de la Russie. Un moine perturbe la vie de sa congrégation par son comportement étrange. En effet, selon la rumeur, l’homme posséderait le pouvoir de guérir les malades, d’exorciser les démons et de prédire l’avenir... C’est en tout cas ce que croient les étrangers qui se rendent sur l’île. Mais le moine, qui souffre d’avoir commis une terrible faute dans sa jeunesse, se considère indigne de l’intérêt qu’il suscite...
Le scénario de L’Île a été écrit par Iouri Arabov au VGIK (Institut National du Cinéma) et est parvenu par un heureux hasard jusqu’au réalisateur Pavel Lounguine qui fut bouleversé par ce texte. Un scénario aussi difficile tant par le sujet épuré que par la mise en scène subtile qu’il nécessitait ne pouvait pas tomber entre de meilleures mains.

« L’Ile », de Pavel Lungin (ou Louguine), avec Pjotr Mamonov (Anatoly)

Choisir Piotr Mamonov pour le rôle principal était une évidence pour Pavel Lounguine : "son visage est tellement extraordinaire que je n’aurais pas pu imaginer un autre acteur à sa place." L’Île marque leur seconde réalisation, dix-huit ans après Taxi blues. L’acteur quinquagénaire s’est vieilli de manière époustouflante pour interpréter le rôle de ce moine saugrenu. Pavel Louguine considère ses acteurs comme des co-auteurs et leur voue le plus grand respect. Parti tourner sur Kem, petite île de la Mer Blanche, le réalisateur a scrupuleusement cherché à rendre le décor avec des éléments anciens ; pas le moindre signe de modernité ne devait apparaître dans les décors comme l’explique Pavel Lounguine : "Nous sommes alors allés plus au nord, jusqu’à la Mer Blanche, et nous avons déniché ce qu’il nous fallait. Nous avons trouvé l’épave d’une péniche et une chaudière abandonnée sur une petite île. C’était une étrange petite maison en pierre, sans fenêtre, et qui datait probablement de l’époque des goulags. Nous avons ramené sur le continent des rondins provenant de vieilles maisons en bois pour construire l’église et les cellules des moines car nous tenions à ce que rien n’ait l’air moderne."
Construit comme une parabole édifiante, le film fait souvent penser aux œuvres de Tarkovsky par son dépouillement et son lyrisme mêlés. Un film à dominante noir et blanc, avec quelques touches épurées de couleurs. Entre un ciel presque blanc et une mer presque noire, un monastère et sa vie faite de renoncement, d’abnégation et de compassion. Les puristes noteront quelques invraisemblances quant à la vie monastique mais peu importe, tel n’est pas le propos du film. Louguine s’est plongé dans l’âme russe, dans sa foi inconditionnelle, qui a survécu aux interdits de l’ère soviétique. Sans réflexions intellectuelles, Lounguine va à l’essentiel dans un récit linéaire qui n’a qu’un repère : la foi, et qu’un point de mire : le beau visage fermé et tourmenté de ce vieux moine qui poursuit seul son chemin vers la lumière. Au-delà de la compassion, il nous montre aussi les intransigeances de la foi, sa brutalité ou ses extravagances, au grand dam du père supérieur.
Le rythme lent du L’Île incite au recueillement, ces paysages presque monochromes invitent à la contemplation. Louguine a puisé avec conviction au fin fond de la ferveur russe pour parler en bien de sa patrie. Le résultat est sobre mais puissant.
Firouz-Elisabeth Pillet