Théâtre de Carouge : Sandoz est Galilée chez Karge
Entretien : Laurent Sandoz

Laurent Sandoz incarnera Galilée dans la mise en scène orchestrée par Manfred Karge.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 1er mai 2008

par Jérôme ZANETTA

Du 1er au 27 avril, c’est une expérience fascinante, un voyage à travers la science auxquels nous convoque le génial Karge qui revisite Brecht à travers La Vie de Galilée, texte aux univers multiples et ouvert sur toutes les modernités, avec en son centre un titan, Galilée, incarné par Laurent Sandoz. Une démesure à taille humaine. Entretien.

Quel rapport entretenez-vous avec l’homme de théâtre, Bertold Brecht ?
L.S. : C’est un auteur que j’ai beaucoup lu et beaucoup fréquenté en quelque sorte mais que je n’ai paradoxalement jamais eu l’occasion de jouer. Je suis toujours fasciné par la force avec laquelle il traite le théâtre dans une dialectique permanente avec la politique et je trouve extrêmement stimulante la façon dont il articule le théâtre dans son rapport à la société et aux spectateurs. Mais pour moi il s’agit d’une première, et d’autant plus jouissive que Brecht dans cette pièce fait montre d’un tel sens de la formule, du paradoxe et de la mise en perspective des événements à travers une vision politique aiguë, que je suis dans un état de jubilation constant.

Laurent Sandoz (Galilée)
Photo de répétition Marc Vanappelghem

Comment s’y prend-t-on pour endosser un rôle aussi imposant que celui de Galilée, protagoniste omniprésent et très volubile ?
En effet, on est impressionné de prime abord, mais il faut savoir que Manfred Karge a souhaité épurer la pièce en gommant tous les aspects naturalistes, anecdotiques, quotidiens et réalistes de l’intrigue première. Sans être didactique, il va à l’essentiel. Par conséquent, le rôle de Galilée reste considérable, mais est ici ramené à une dimension tout à fait maîtrisable.

Comment cohabitez-vous avec votre personnage et qu’avez-vous découvert à son contact ?
Comme souvent en fréquentant des personnages précurseurs et défricheurs comme Galilée, on s’aperçoit combien il leur était difficile d’aller de l’avant, tant les idées reçues et les grandes institutions s’unissent pour mieux le contrer sans répit. Galilée doit donc faire preuve d’une volonté et d’une conviction inébranlables pour espérer une reconnaissance ou toutes autres formes d’aboutissement de son travail. Il faut donc rendre absolument cette force intérieure qui anime ce personnage. Il est un caractère brillant et toujours en mouvement, curieux de tout. Il met toujours un point d’honneur à « aller voir » et à « expérimenter » ou « vérifier » par la pratique, une idée, une théorie. Et c’est bien de cette façon qu’il démontera les résultats de Ptolémée et qu’il va bouleverser les consciences en remettant le Soleil au centre du système au détriment de la Terre. Or, on s’en doute, l’Eglise va réagir fortement, même si la réaction met un certain temps à venir, étant donné l’immense notoriété de Galilée, éminence scientifique alors hautement respectée.

Et d’un point de vue purement humain, que pouvez-vous dire du caractère de Galilée ?
On ne peut être que séduit par cet homme chez qui transparaissent un amour et une jouissance de la vie, un hédonisme de tous les instants qui d’ailleurs influera de façon décisive sur son renoncement final, qu’il justifie par la peur de souffrir et par une volonté de vivre, plus forte que tout ! Mais Brecht montre qu’en restant vivant, Galilée continue à travailler et fait encore de grandes découvertes qu’il pourra faire valoir, même sous surveillance. Et c’est Galilée lui-même qui se remet en question, à la fin, en disant que s’il avait résisté et tenu bon pour imposer ses idées, elles n’en auraient eu que plus de poids et d’efficacité. Brecht pose ainsi la question de la responsabilité du scientifique par rapport à ses découvertes. Allusion évidente aux événements de 1945 avec les bombes de Hiroshima et de Nagasaki.

« Galilée »
Photo de répétition Marc Vanappelghem

Comment travaillez-vous des personnages aussi complexe que Galilée ?
J’ai pour habitude, pour conviction profonde, qu’il faut faire pleine confiance à l’auteur et aux couleurs, aux nuances avec lesquelles il dessine son protagoniste. Il ne faut pas trop vouloir aller chercher ailleurs pour pouvoir investir son rôle, aussi complexe soit-il. Il faut se livrer à la situation présente telle qu’elle est donnée par l’auteur, scène après scène. Cela me semble indispensable pour ne pas donner à voir un personnage trop uniforme, voire monolithique. C’est justement toutes les contradictions de ce personnage qui en font sa richesse et lui donne une cohérence vivante et contrastée.

Et lorsque l’on parle d’une réécriture de Manfred Karge, c’est elle aussi qui va donner la couleur du protagoniste.
Sans aucun doute. Karge réaménage, retire, synthétise et s’est donné les moyens de le faire grâce à une scénographie qui elle aussi a gommé tous les repères anecdotiques ou historiques. Il s’agit d’un plateau rond, comme un planisphère, qui présente symboliquement les forces en présence et se concentre sur les principaux enjeux. Mais il ne faut pas se méprendre sur cette apparente abstraction scénographique. Manfred Karge est un homme qui aime les acteurs et propose toujours du concret et des repères préhensibles pour les comédiens. D’autre part, sa très grande expérience théâtrale a cela de très stimulant pour un comédien qu’il nous laisse aussi volontiers faire des propositions de jeu dont il tiendra toujours compte. Bref, c’est un réel plaisir de se livrer à ce metteur en scène, lui offrir son potentiel et de se laisser guider pour aboutir à des choses qui nous surprennent et nous dépassent.

Pourquoi semble-t-il toujours aussi urgent de monter une pièce comme La Vie de Galilée ?
Je crois qu’il s’agit d’un texte de toute première nécessité. Ne serait-ce que pour rester vigilant et éveiller les consciences par rapport à certaines positions ou paroles étonnantes de l’Eglise actuelle. Quand on sait que le cardinal Ratzinger déclarait avant sa nomination que le procès contre Galilée a été juste et raisonnable et que l’Eglise a attendu 1992 pour réhabiliter ce même Galilée, on croit rêver. D’autre part, quand on voit de quelle manière des mouvements comme les créationnistes ou d’autres mouvances sectaires reviennent à des considérations obscurantistes avec le succès que l’on sait, il est plus que nécessaire de réagir et de secouer les consciences pour dire qu’il faut être plus vigilant que jamais. Et si cette prise de conscience a lieu chez la plupart des spectateurs, c’est que le théâtre peut encore quelque chose, à sa mesure !

Propos recueillis par Jérôme Zanetta

Du 1er au 27 avril : VIE DE GALILEE de Brecht, m.e.s. Manfred Karge. Théâtre de Carouge, ma-je-sa à 19h, me-ve à 20h, di à 17h (loc. 022/908.20.20)