Coffret « buxtehude… »
Entretien : Kei Koito

Entretien avec l’organiste japonaise Kei Koito, à l’occasion de la sortie d’un coffret Buxtehude.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 13 septembre 2013

par Benoît LATOUR

Son renom est international, ses disques lui ont déjà valu les plus hautes récompenses de la presse spécialisée, Diapason d’or et Chocs du Monde de la musique notamment. L’organiste japonaise établie en Suisse a enregistré trois disques du grand précurseur de Bach, accompagnés des plus belles pages nordiques. Un coffret référence. Interview.

A quand remonte votre découverte de Buxtehude ?
J’étais étudiante à Tokyo quand Harald Vogel, l’un des pionniers de la musique nordique et des instruments historiques, est venu parler de sa passion pour la musique de Dietrich Buxtehude et comment on pouvait aborder ce monde. Même si à l’époque nous ne disposions pas des instruments adéquats, cela a néanmoins stimulé ma curiosité. Etudiante ensuite à Genève, je me suis rendue chaque été dans le Nord pour voir de près ces instruments, les écouter, les toucher. Ces sons, ces timbres clairs, tout à la fois transparents et enveloppants, me fascinaient. Aujourd’hui ils me fascinent de plus en plus et ma passion est restée intacte, comme au premier jour.

Kei Koito

Pour quelle(s) raison(s) avoir enregistré sur pas moins de cinq orgues différents ?
D’abord ce sont des instruments historiques d’une immense valeur, magnifiquement restaurés ou reconstitués. Et tous les cinq ont des styles très différenciés, que ce soit dans les tempéraments de l’époque baroque – il faut aussi savoir que le baroque d’un Buxtehude et ses contemporains n’est pas le baroque « achevé » d’un Bach –, ni dans les caractères, ni dans les couleurs, ni dans les acoustiques. Leur beauté sonore ne se rencontre nulle part ailleurs. J’ai fait en sorte que chacune des pièces de ces trois disques reçoive « son » orgue, si l’on peut dire.

En dehors des préludes et fugues qui font intervenir l’orgue dans sa plénitude et sa majesté, ce qui frappe, c’est l’aspect très « musique de chambre » de vos interprétations.
Il suffit, je crois, de regarder les partitions pour se rendre compte combien ces musiques (mais chez Bach aussi) sont de véritables dialogues entre les voix, comme si plusieurs exécutants étaient à l’œuvre. Ce pourrait être aussi des pièces de théâtre à plusieurs personnages, avec de vraies conversations, sous la forme de questions-réponses, dans l’esprit d’un madrigal pour revenir à la musique. La musique italienne était parvenue jusqu’à Buxtehude qui en avait une connaissance intime. Mais l’orgue nordique, plus que tout autre, se prête merveilleusement bien à ce genre d’approche, et ce répertoire est né de ce style d’orgue. Certains jeux d’anches, par exemple, peuvent se révéler d’une douceur incroyable et d’une merveilleuse tendresse. On peut les jouer comme s’il s’agissait de violes en consort.

Pourquoi ce titre donné au coffret, « Buxtehude et… » ?
Plutôt que de me lancer dans une intégrale Buxtehude, qui verra peut-être le jour d’ailleurs (il y aurait eu matière à sortir un quatrième disque avec tout ce que j’ai enregistré pour le présent coffret), j’ai préféré faire un choix des pièces qui me paraissent les plus indiscutables en fonction des instruments. Par ailleurs, j’ai voulu mettre Buxtehude en rapport avec de grandes figures de son temps, et aussi en explorant diverses manières d’écrire des musiques sur un texte aussi sublime que le Magnificat, basé sur la même mélodie. Cet art correspond également aux œuvres de l’âge d’or de la musique nordique pour orgue, qui commence avec la dynastie des Praetorius et culmine avec Buxtehude.

couverture Buxtehude

Mais vous concluez le troisième disque avec Bach dont vous jouez deux versions du Magnificat. Quelle distinction faites-vous entre lui et Buxtehude ?
Ce ne sont pas les mêmes époques et ce sont des mondes totalement différents. Mais il ne faut pas oublier tout ce que Bach doit à Buxtehude après s’être rendu, à pied, à Lübeck pour entendre l’illustre aîné. Des quatre semaines initialement prévues, Bach sera resté… quatre mois. C’est dire combien Buxtehude a compté pour lui. Après avoir enregistré les Sonates en trio, les Concertos, les Variations canoniques, L’Art de la Fugue, la 3ème Clavier-Übung, et avant de me lancer à l’assaut d’une intégrale Bach, j’ai ressenti le besoin d’une autre langue, achevée elle aussi mais de manière très différente, d’un autre lyrisme. Buxtehude a quelque chose de plus spontané, de moins contrôlé, de plus fantasque, de plus improvisé, en un mot, de plus fou peut-être aussi....

Propos recueillis par Benoît Latour

« Buxtehude &… »
Anthologie Buxtehude et œuvres de Martin Radeck, Delphin Strunck, Heinrich Scheidemann, Hieronymus et Jakob Pratorius, Matthias Weckmann, Franz Tunder, Johann Sebastian Bach
Coffret de 3CD Claves 50-2704/06
www.claves.ch