Entretien : Léa Fazer

Quelques questions-réponses sur la genèse du dernier film de Léa Fazer.

Article mis en ligne le avril 2008
dernière modification le 1er mai 2008

par Charlotte BUISSON-TISSOT

La réalisatrice du film Notre univers impitoyable a bien voulu répondre aux questions de Scènes Magazine.

Comment est né ce projet ?
Ce projet est né après Bienvenue en Suisse, mon premier film. Il y a eu deux types de réaction parmi les financiers de film ; certains m’ont dit «  tu fais très bien les gags, arrête de nous raconter des histoires », et d’autres « arrête tes gags et raconte-nous des histoires ». Cela m’a amusée, car j’aime bien le mélange des deux, mais je me suis dit qu’il y avait un héritage de la dramaturgie classique qui ne permet pas de les mélanger, et donc qu’il ne fallait pas le faire. Alors j’ai décidé de faire un film sans gag, soit Notre Univers impitoyable, et un film avec gag, qui sera le prochain. Mais je parle du style du film, ensuite il a fallu trouvé un sujet, puis le présenter aux producteurs dits de cinéma d’auteurs, et cela les a beaucoup amusés. Mais s’ils avaient aimé une autre histoire, j’aurai alors fait un autre film.

Donc vous n’étiez pas particulièrement attachée au thème traité, l’égalité entre homme et femme face au monde professionnel ?
Je fais partie des gens qui pensent qu’on ne sait jamais quel est le sujet d’un film. Les raisons pour lesquelles on tourne le sujet d’un film tombent en cours de route. On parle toujours de la catharsis du spectateur mais on ne parle jamais de la catharsis de l’auteur. Je pense qu’écrire sur un sujet c’est aussi se débarrasser de ce sujet. Si j’avais pu en discuter avant la fin du projet, peut-être que j’aurais pu parler de cela. Maintenant que le film est fini, je le vois comme un objet fini qui ne parle pas de ce thème, la parité homme-femme. Je considère effectivement que c’est un fait de société très intéressant. Mais ce n’est pas ce que je retiens du film aujourd’hui. C’est compliqué, c’est comme la physique quantique, cela se modifie en cours de route. Il est difficile de retracer le chemin par lequel je suis passée pour en arriver là. Mais effectivement, à l’époque à j’étais habitée par ce questionnement, comme toute femme de mon âge qui veut entrepren-dre des choses et qui est confrontée au monde d’aujourd’hui.

« Notre univers impitoyable », avec Alice Taglioni

Pensez-vous qu’il est plus difficile d’être réalisatrice que réalisateur ?
C’est compliqué de répondre puisque je suis devenue réalisatrice, alors je pourrais vous dire que non ce n’est pas difficile. Je suis arrivée au cinéma tard, car j’ai fait du théâtre et de la télévision avant. Et je trouve que le milieu du théâtre subventionné en France est terriblement sexiste. Mais les choses commencent à changer, il y a eu un rapport ministériel il y a environ deux ans, qui a constaté qu’il n’y avait pas vraiment de femme à de hauts postes. Ils ont essayé de redresser cela en nommant par exemple Julie Brochen à Strasbourg. En comparaison, le milieu du cinéma est beaucoup moins sexiste. Mais là aussi c’est compliqué, cela dépend de chacun. Peut-être que j’ai tellement envie de faire du cinéma et je suis tellement heureuse d’en faire que tout cela ne m’atteint pas.
Mais cela n’a rien à voir avec le théâtre. Il y a un peu de sexisme, parfois de la part des techniciens, mais finalement cela est plutôt drôle. Et puis il y a des gens bien partout.
Avec les structures de financement, je pense que le fait que je sois une femme plutôt qu’un homme importe peu. Nous sommes toute une génération de réalisatrices pour qui les portes se sont ouvertes assez facilement, mais il serait intéressant de questionner des réalisatrices qui ont vingt-cinq ans aujourd’hui. Voyez aussi aux césars, les cinq premiers films nominés sont réalisés par des femmes. Mais on pourrait aussi aller voir du côté des films à gros budgets, là je pense qu’il y a, comme dans n’importe quelle entreprise, le fameux plafond de verre...
Pour revenir au film, il ne parle pas de l’impossibilité des femmes à accéder à l’égalité avec les hommes, le film pose la question de l’après. Oui les femmes peuvent accéder aux responsabilités, mais quelles en sont les conséquences ? C’est un film sur le pouvoir, qui est un sujet éternellement intéressant. Que faire quand deux individus sont l’un en face de l’autre et que l’un des deux a le pouvoir ? Mais à part cette thématique, j’avais pour ce film une préoccupation esthétique très forte, en réaction aux critiques formulées à l’égard de Bienvenue en Suisse, face à l’incompréhension de ce que j’avais voulu faire et j’aurais dû accentuer plus le second degré du film, dans l’esthétique et le contenu. J’aurais dû encore aller plus loin dans le baroque, mais je n’ai pas réussi. Pour Notre univers impitoyable, je tenais à montrer un univers très urbain, en hommage à Jacques Tati que j’admire, avec des tons en camaïeu, vert, gris, car c’est très beau, cela met en valeur les acteurs.

Et pour quelles raisons avez-vous choisi les deux comédiens principaux, Alice Taglioni et Jocelyn Quivrin ?
Vous avez remarqué que, dans le film, on ne sait rien sur ces deux personnages principaux. On en sait beaucoup plus sur les personnages secondaires. Ils ont un côté « clown blanc », comme des personnages de comédie américaine des années cinquante que l’on aurait extraits d’un vieux film et placés dans un contexte contemporain. Ils ont tous les deux un côté enfantin, sans aspérités ni failles, qui convient à l’aspect expérimental du film, encore une fois à prendre au second degré. Alice a ce caractère d’actrice hitckokienne, le feu sous la glace, et elle est capable d’exprimer beaucoup de choses sous un air impassible. Ils ont tous les deux une capacité à s’intégrer dans un univers comique. Et puis je voulais représenter des gens jeunes, beaux et riches, qui malgré ce qu’ils pensent ne sont pas à l’ abri…

Que pourriez-vous dire aux futurs spectateurs de votre film ?
Faire un film et le vendre sont deux métiers différents… Le film existe, et je pense qu’il restera encore longtemps actuel.

Pourriez-vous nous dire deux mots de vos prochains projets ?
Je vais justement faire le film avec les gags, que j’ai proposé à la boîte de production d’Alain Chabat, « chez oim ». J’espère aussi pouvoir travailler en Suisse, avec un producteur qui s’appelle Jean-Michel Frollet, dès que nous aurons le temps.

Propos recueillis par Charlotte Buisson-Tissot