Entretien : Marc Liebens

, par  Sophie EIGENMANN , popularité : 8%

Le metteur en scène belge Marc Liebens collabore pour la troisième saison avec le Théâtre du Grütli. Après Les Sept contre Thèbes d’Eschyle, Hélène de Johann Wolfgang von Goethe, il propose, du 2 au 17 mai 2009, trois
textes : Rivages à l’abandon – Matériau Médée – Paysage avec Argonautes de Heiner Müller. Rencontre avec un metteur en scène qui est aussi un conteur d’histoires.

Vous avez été le premier à mettre en scène Hamlet-Machine de Heiner Müller, comment s’est passé cette rencontre ?
Marc Liebens : C’était au début de l’année 1978, j’étais chez Jean Jourdheuil qui a traduit Heiner Müller et celui-ci m’a tendu un feuillet de sept pages : Hamlet-Machine. A la lecture, je me suis rendu compte qu’il s’y passait quelque chose de fort. En quelques heures, j’ai décidé de monter la pièce, ce que j’ai fait en novembre à Bruxelles. J’ai ensuite monté Quartett. A l’époque, l’écriture théâtrale était en train de changer. On travaillait sur des textes de Balzac ou Rousseau, on sortait des pièces de théâtre. On cherchait un nouveau matériel, une nouvelle écriture qui soit capable de questionner le monde dans lequel on vivait. Hamlet-Machine faisait écho à tout cela. On était en pleine révolution de l’écriture théâtrale. C’est un changement à la hauteur des Demoiselles d’Avignon de Picasso ou de la Fontaine de Duchamp. Après Beckett et Genet, il y a Müller.

Quelle est la structure de ce texte ?
Ce texte est un tryptique. Les deux volets consacrés à Jason datent des années 80 et le volet central sur Médée des années 70. Il y a donc deux sortes d’écriture. On part de la conquête de la Toison d’or et de la Colchide qui débute avec un texte de Sénèque. Heiner Müller décrit cette épopée comme une volonté de colonisation. La situation que nous vivons aujourd’hui est le résultat de ce geste car de ce départ initial naît l’apparition de l’étranger, les villes puis les guerres. On part donc de cette conquête de la Toison d’or et on arrive à l’époque contemporaine. Il y a dans ce travail un mélange des temps.

Comment décrire la version de Médée d’Heiner Müller ?
Fille du roi de Colchide, Médée collabore avec Jason pour l’aider à conquérir son propre pays. Elle assassine son frère. Elle tue par amour. Ce couple fait deux enfants mais à l’époque un mariage entre un grec et une étrangère ne peut être considéré. Jason épouse finalement Creuse. Abandonnée et trahie par Jason, Médée se rend compte qu’elle a elle-même trahi : « Tu me dois un frère » dit-elle à Jason. Comme ce dernier ne peut rien réparer, elle lui donne en présent la mort de leurs deux enfants. Jason est dans le texte un mort qui parle. Cette pièce est le théâtre de sa mort et de celle de Médée.

« Médée » selon Marc Liebens

Pourquoi ce personnage fascine-t’il autant ?
Médée fascine car elle a tué ses enfants : « La semence dans mes entrailles, je te la rends » dit-elle. Elle perd ensuite tout. Elle se retrouve exilée, étrangère. J’aime le fait que Jason ne puisse pas payer sa dette et que la situation soit irréversible. Cette histoire touche aux mythes, aux grandes figures de notre culture, à l’amour et à la trahison. Au-delà de l’infanticide, ce texte mène à autre chose, il est riche et complexe. La version de Heiner Müller a aussi quelque chose de contemporain car il la lie d’une certaine façon avec Ulrike Meinhof, une autre femme qui brisa les codes et alla loin dans la révolte. Elle fait penser dans un autre genre à Lady Macbeth.

Comment mettre en scène cette épopée ?
Mon travail consiste à trouver un moyen de monter ces textes de Heiner Müller. Ils ont une autre facture, ils sont déroutants. Quand on travaille sur Molière, on sait où on est mais avec Heiner Müller ce n’est pas le cas. Au début du texte, l’action se situe sur notre Terre qui pourrait être visitée par des gens venus d’une autre planète. Les personnages sont des restes de l’humanité après la troisième guerre mondiale, ils sont dans une mer de vêtement. Les spectateurs sont en contrebas de la scène, dans un trou qui peut être comparé à des tombes. Au fond, il y a un grand mur bleu ! Je n’en dirai pas plus.

Vous vous sentez bien au Théâtre du Grütli ?
Oui, les deux directrices m’ont laissé une grande liberté pour ces trois collaborations. Je me sens en connivence avec elles. Il faut admettre qu’il y ait des différences entre les théâtres proposés à Genève. Le Théâtre du Grü est plein de questions mais les anciens comme Josef Szeiler et moi-même y ont aussi leur place. C’est une structure ouverte qui admet les différences !

Propos recueillis par Sophie Eigenmann

« Rivages à l’abandon » – « Matériau Médée » – « Paysage avec Argonautes » de Heiner Müller du 2 au 17 mai 2009 au Théâtre du Grütli.
Réservations au 022 328 98 78 ou reservation@grutli.ch
www.grutli.ch

Voir en ligne : Théâtre du Grütli

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