Entretien : Nancy Huston

, par  Julien LAMBERT , popularité : 15%

Sans bafouer Sophocle, Nancy Huston l’a donc relu dans une œuvre parfaitement autonome où planent les thèmes qui ont fait le succès des nombreux romans et essais, écrits en langue française par la Canadienne anglophone. De même, elle a trouvé un style d’un lyrisme qui lui est personnel, mais laisse entendre en écho la beauté âpre des vers antiques. Discussion sur une œuvre audacieuse et un œuvre déjà foisonnant, sous un arbre : seul manque l’exquis accent à la Birkin, qui enrobe le français de velours de l’auteure…

Nancy Huston, Gisèle Salin vous a demandé de donner la parole à Jocaste, pour combler un vide. Or vous allez plus loin : vous faites aussi parler ses filles, et vous contredisez Sophocle...
NH : Je ne conçois pas Jocaste seule, car l’identité féminine a été forgée dans les liens. Mais la seule vraie entorse faite à l’histoire, c’est la conception d’Œdipe avec un autre que Laïos, même si Laios historiquement était bien homosexuel, et a kidnappé Chrisippe, l’ami mineur de son fils. Je ne peux donc pas me l’imaginer sympathique. Surtout, il a fallu des années de mariage, avant que naisse Œdipe, puis qu’il revienne vingt ans plus tard et que Jocaste aie leurs enfants. La fécondité d’une femme finissant après quarante ans, elle a donc dû être mariée de force à douze ans, comme certaines femmes en Inde ou dans les pays arabes. Tout est suggéré par Sophocle, sans être exploré.

Mosaïque de la pornographie évoquait l’éternelle opposition de la maman et de la putain. Votre Jocaste réconcilie ces deux figures archétypiques, c’est une femme absolue ! La pièce est truffée d’allusions suggérant sa conscience du statut double d’Œdipe pour elle. Dès les premiers mots, « dans mes bras » : une injonction faite au mari comme à l’enfant.
Oui, pour elle tout amour est maternel. Je n’adhère pas personnellement à ce point de vue, ce n’est donc pas une plaidoirie pour la transgression systématique du tabou de l’inceste. J’essaie juste de montrer comment on peut devenir folle par un tel amalgame. Mais la scission entre les deux statuts féminins a fait énormément de mal. La dénoncer est un de mes dadas. De nos jours les mères qui ont une vie sexuelle riche ne sont plus rares. Mais dans l’imaginaire, ça n’existe pas. Je n’ai jamais eu autant l’impression de transgresser des tabous qu’en écrivant ces scènes d’amour conjugal. Alors que le viol, l’adultère, tout ce qui est soi disant interdit est complètement banal en littérature. Christine Angot est mère et imagine le viol de sa fille, c’est une horreur.

Nancy Huston
© John Foley / Opale

Jocaste était faite pour vous, étant le seul personnage qui fasse l’un par l’autre, mère et amante du même homme !
Je n’avais jamais remarqué, mais c’est la seule mère vraiment sexuée de l’Histoire littéraire ! Je ne recommande pas l’inceste pour autant.

On le comprend, car votre pièce en fait un motif poétique, et non une réalité terre-à-terre. En revanche sans l’excuse des dieux et du destin, les erreurs sont commises par des hommes. Dans la préface de Professeurs de désespoir, vous disiez qu’il y a beaucoup de littérature mysogine, mais qu’on pourrait écrire plus de littérature misandre. Vous avez été tentée d’écrire contre l’homme ?
Pas contre l’homme. Ma Jocaste énumère d’ailleurs tout ce qu’elle a aimé chez Oedipe. Mais on peut voir aux hommes des défauts qu’ils ne croient pas avoir. Ils sont simplement plus effrayés par le passage du temps. Dieu sait si je ne les déteste pas, mais les auteurs que j’examine dans Professeurs du désespoir, comme Beckett, ont une peur de la mort omniprésente, et on aurait tort de dire que c’est un phénomène universel. Les femmes ont moins peur en général. La philosophie occidentale et son concept d’individu autonome, solitaire, ne pourront donc jamais leur convenir, car elles reçoivent l’humain en elles, l’un rentre et l’autre sort, elles le contiennent. Elles voient par la maternité comment l’être se construit en leur sein…

Dans vos romans où se succèdent plusieurs générations, les femmes acceptent aussi plus facilement la mort comme partie inhérente de la vie, l’échelonnement des générations étant une sorte de vie éternelle. On a l’impression que vous deviez venir à la tragédie. Pourtant dans Jocaste reine comme dans La Virevolte, les liens de sang se conçoivent comme des conceptions sociales et non des fatalités.
Dans L’Espèce fabulatrice, je montre combien on se constitue à travers des histoires, ce qu’on raconte aux enfants sur leur famille, leur pays, la religion… On se retrouve avec en nous un Dieu très fier, sûr d’exister, mais en même temps très fragile. À la faveur d’une lésion du cerveau, ces choses commencent à s’effriter.

« Jocaste reine »
© Isabelle Daccord

Cette idée d’affabulation qui remet tout en cause peut faire peur, alors qu’elle implique un espoir, une liberté immenses, puisque tout peut se réinventer, avec un peu de volonté et d’esprit de poésie.
La liberté fait peur, ce n’est pas une valeur aussi répandue qu’on aime se le dire. Car elle comprend la maladresse, l’échec, la perte des certitudes. L’humain préfère la sécurité. Le peuple allemand a élu Hitler pour être rassuré à un moment de crise, désireux d’écouter une vérité fabriquée et de se prosterner devant. Cela se voit tout le temps et partout.

L’Holocauste revient d’ailleurs souvent dans votre œuvre.
La Judaité m’a toujours intéressée, parce que personne ne peut en fournir une définition. Ce n’est ni une nation, ni une religion, ni une culture, c’est un mot. Si on t’apprend que tu es Juif, tu l’es. En tant que Canadienne anglaise vaguement protestante, j’ai surtout toujours été fascinée par la diaspora. Mais j’ai beaucoup de mal avec l’identité nationale d’Israël. Je trouve que l’Holocauste a été très mal utilisé, comme justification de bien des malheurs infligés aux autres, même si cet événement a eu un impact géant sur l’imaginaire humain.

Dans vos œuvres le besoin de connaissance, de mémoire est aussi source de mal. Dans Lignes de faille, Saddie délaisse sa famille pour chercher ses racines dans les archives du nazisme. Les deux enfants volés se séparent quand ils apprennent qu’ils viennent de pays différents, étant pourtant devenus frère et sœur. Le bonheur d’Œdipe et Jocaste aurait pu exister : c’est encore l’obsession de la vérité qui le casse. C’est déroutant.
Les contradictions sont la matière même des romans. Je ne suis pas là pour fustiger ou faire l’éloge, mais pour montrer ce qui se produit au travers des actes humains les plus ambigus, comme le devoir de mémoire. Il faut se souvenir, mais aussi savoir à quelle fin. Pas pour se répéter qu’on a été plus victimes que les autres.

Votre Jocaste chante, comme Erra, l’enfant volée dans Lignes de faille. Une métaphore de votre activité d’écrivaine ?
Probablement. Souvent un personnage d’artiste incarne à l’intérieur du livre cette activité, qui consiste non seulement à faire sens à partir du monde, mais aussi à transcender sa réalité, la métamorphoser.

Vous semblez moins réinjecter votre vie que vos lectures dans vos romans. Pour Jocaste, vous ne pouviez carrément pas éviter Sophocle ; comment vous positionnez-vous par rapport aux réécritures d’Anouilh, de Giraudoux, aujourd’hui jugées hors de mode ?
Je ne les aime pas du tout. Surtout Cocteau, je l’ai trouvé très immature. J’ai une très mauvaise mémoire. C’est un avantage. Comme j’oublie les livres au bout de quelques mois, je peux faire des emprunts qui proviennent d’un terreau général, sans me sentir coupable. Je peux avoir de supers idées, et croire que je suis la première. Toute la littérature est une histoire d’emprunts.

Propos recueillis par Julien Lambert

« Jocaste Reine » de Nancy Huston, au Théâtre des Osses, Givisiez (Fribourg), 31 octobre, 1, 7, 8, 14, 15 novembre, 12 décembre, samedi à 20h30, dimanche à 18h30, précédée d’« Œdipe Roi », samedi à 18h, dimanche à 16h. Réservations : 026 469 70 00
À la Comédie de Genève, du 19 au 29 novembre, ma-ve à 20h, me-je à 19h, sa à 19h, di à 17h. Réservations : 022 320 50 01
Autres dates de tournée sur www.theatreosses.ch
Texte paru aux Editions Actes Sud

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