Genève, Saint-Gervais : “3e Nuit de Walpurgis“

, par  Rosine SCHAUTZ , popularité : 21%

"Le journaliste est stimulé par l’échéance : il écrit plus mal quand il a le temps."
Aphorismes, Karl Kraus.

Troisième nuit de Walpurgis est l’ultime grand texte de Karl Kraus, écrit en 1933, quelques mois après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Etonnamment, on constate à sa lecture qu’en mai 33, Kraus avait déjà tout compris, tout analysé, tout deviné. Tout vu. Les persécutions, les ségrégations, les exils, les tortures et le fascisme qui sont en marche. Comment ? A travers la langue qui pour lui est l’indicateur premier des défauts du monde. Son contemporain et ami, le compositeur Ernst Krenek, aimait à raconter l’historie suivante : "Un jour qu’on s’emportait à propos du bombardement de Shanghai par les Japonais, Karl Kraus me dit : je sais que tout cela est absurde, surtout aujourd’hui, mais tant que cela est encore possible, je dois faire attention à ce que les virgules soient à la bonne place, car si les gens l’avaient fait, Shanghai ne serait pas en flammes !" Les grands maux, pour Kraus, sont toujours inscrits à l’intérieur des plus petits détails.

Karl Kraus (1874-1936)
Né en Bohème, il est critique, polémiste et auteur dramatique, après avoir suivi des études de droit, de philosophie et de germanistique. Mais c’est d’abord un puriste et un justicier qui considère que tous les problèmes sont avant tout d’ordre politique et souvent induits par des mots mal choisis voire incorrects, mis au service d’une action dont toute pensée véritable est absente. Révolté par la superficialité de la vie intellectuelle autrichienne, il attaque dans ses œuvres les mœurs de son temps et crée une revue, Die Fackel, afin de dénoncer, comme il le dit, le "ridicule du monde". Ainsi, plume à la main, il critiquera fermement à la fois la décadence de la langue allemande et ceux qu’il tiendra pour responsables de négligence et de manque de vigilance envers cette langue – journalistes et écrivains mais pas seulement – que lui s’efforcera d’utiliser de manière quasi-révolutionnaire, "montant des langages" comme on monte des images en cinéma, afin de donner à voir des voix, des polyphonies. A noter encore que les théories de Kraus ont fortement influencé Wittgenstein, Benjamin, Arendt ou encore Bourdieu et Bouveresse, et qu’elles sont devenues capitales pour qui aime à repenser son être-au-monde.

José Lillo

Le texte
Troisième nuit de Walpurgis, mis en scène à Saint-Gervais par José Lillo et dit par lui, nous plonge dans la question suivante : comment parler en temps réel de ce qui arrive dans la réalité, comment dire le monde, comment se saisir de la parole pour transformer sans déformer ce qui, aux yeux de Kraus, est déjà détérioré ? L’acteur, seul en scène, dans une épure assumée propre à habiter le texte, fera entendre un moment historique, une pensée et une langue, sans décorum superfétatoire. Diplômé de l’école de théâtre Serge Martin, José Lillo a monté Büchner (1999), Kleist (2001), et mis en voix les textes de Vassali, Desvignes et Brambila (2004). En 2006, il a adapté et monté Nuits Blanches de Doistoïevski. Il a enfin été comédien sous la direction de Malaguerra, dans des œuvres de Zimmermann, Handke ou Frish.

Rosine Schautz

Troisième nuit de Walpurgis, à Saint-Gervais, jusqu’au 6 mai 2007 (loc. 022/908.20.20)

Voir le site du théâtre

Voir en ligne : Théâtre Saint-Gervais

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