Écrasons l’infâme. Pensée scientifique et intolérance

Pensée scientifique et intolérance
vendredi 22 août 2008
par  Bernard Vuilleumier, Irena Maule Starke
popularité : 1%

Article paru dans les Actes des huitièmes journées internationales sur l’éducation scientifique, Chamonix, 3-4-5 février 1986.
Travail réalisé avec l’appui du Fonds National suisse de la Recherche Scientifique (crédit 1.540.082) et de la Direction de l’Ecole Supérieure de Commerce de Genève (Saint-Jean).

INTRODUCTION
Si nous avons choisi pour titre ce mot de Voltaire aux allures extrêmes, c’est pour attirer l’attention sur les dangers qui peuvent accompagner la réalisation des projets éducatifs les plus louables. Diffuser largement la pensée scientifique, tenter de favoriser le recours à celle-ci dans des situations quotidiennes, l’insérer dans le domaine des actes sociaux, voilà des intentions aujourd’hui fort prisées mais rarement discutées, qui peuvent conduire à l’une des formes les plus insidieuses de l’intolérance : celle qui exclut du domaine de la connaissance tout ce qui n’entre pas dans les cadres conceptuels de la pensée scientifique. Pour mieux situer ce problème et notre propos, nous allons d’abord montrer à l’aide de quelques jalons historiques, comment la pensée scientifique a pu donner lieu à des attitudes intolérantes, attitudes dont nous sommes, aujourd’hui encore, les héritiers. Nous examinerons ensuite les risques liés aux tentatives actuelles de diffusion à large échelle de la pensée scientifique, puis nous conclurons en formulant quelques propositions qui devraient permettre d’atténuer les diverses réactions d’intolérance constatées dans l’enseignement, aussi bien chez les adeptes que chez les adversaires de la pensée scientifique.

CONSÉQUENCES HISTORIQUES DE L’ESSOR DE LA PENSÉE SCIENTIFIQUE
Au du XVIIe siècle, avec l’usage des mathématiques, une nouvelle manière d’appréhender les phénomènes naturels se fait jour : la pensée scientifique substitue dès lors à l’univers des perceptions un monde d’êtres abstraits articulés mathématiquement. Dans un passage justement célèbre de l’Essayeur, Galilée déclare [1] : « c’est un langage mathématique que parle la nature, un langage dont les lettres et les syllabes sont des triangles, des cercles et des droites. Et c’est pour cela que c’est dans ce langage là qu’il faut l’interroger ». Le succès de la grandiose synthèse de Newton qui relie les lois des mouvements terrestres et celles des mouvements célestes consacrera l’usage des mathématiques dans la description des phénomènes naturels.
Adversaires et défenseurs de la théorie de Newton s’accordent sur l’importance, dans tous les domaines, du rôle des mathématiques. Fontenelle, vulgarisateur de talent et partisan de l’hypothèse des tourbillons chère aux cartésiens, écrit [2] : « L’esprit géométrique n’est pas à ce point limité à la géométrie qu’on ne l’en puisse dissocier et l’appliquer dans d’autres domaines. Un travail de morale, ou de politique, de critique et même d’éloquence sera plus réussi, toutes choses égales par ailleurs, s’il a été écrit de la plume d’un géomètre. »
Voltaire, fervent adepte de la philosophie naturelle de Newton qu’il s’efforce avec passion et sans relâche de faire connaître sur le continent, déclare dans son Traité de métaphysique [3] : « tous les philosophes ont fait de beaux romans, il était aisé de se les épargner, en considérant avec bonne foi les bornes de la nature humaine. Quand nous ne pouvons nous aider du compas des mathématiques, ni du flambeau de l’expérience et de la physique, il est certain que nous ne pouvons faire un seul pas ». Si le jugement de Voltaire est par trop partisan, nous devons tout de même admettre que le contenu des Principia de Newton est à la base de nombreux développements scientifiques et technologiques : les mouvements des planètes et des comètes, des satellites et des sondes spatiales par exemple, sont toujours calculés à partir des lois de Newton.
Au milieu du XVIIIe siècle s’amorce, avec l’essor de la science, une opposition entre disciplines littéraires d’une part et disciplines scientifiques de l’autre. En 1749, l’Académie de Dijon met au concours le sujet suivant : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les moeurs ? » Elle couronne en 1750 le Discours sur les sciences et les arts de Rousseau qui pense que la science corrompt les moeurs. Ce point de vue ne rallie pas tous les suffrages. Diderot et d’Alembert par exemple sont d’avis que Rousseau confond la culture de l’esprit avec l’abus qu’on peut en faire et affirment dans le discours préliminaire de L’Encyclopédie [4] : « quand nous ferions ici au désavantage des connaissances humaines un aveu dont nous sommes bien éloignés, nous le sommes encore plus de croire qu’on gagnât à les détruire : les vices nous resteraient, et nous aurions l’ignorance en plus ». Si Diderot et d’Alembert font la part belle à la Raison, ils n’omettent cependant pas de rendre le lecteur attentif à plusieurs abus, et notamment à celui du calcul [5] : « On a voulu réduire en calcul jusqu’à l’art de guérir ; et le corps humain, cette machine si compliquée, a été traité par nos Médecins algébristes comme le serait la machine la plus simple ou la plus facile à décomposer. » Leur message dénonce ainsi de nombreux excès et invite à respecter les différentes facultés de l’esprit [6] : « On abuse des meilleures choses. Notre siècle, porté à la combinaison et à l’analyse, semble vouloir introduire les discussions froides et didactiques dans les choses de sentiment et nos sociétés ont perdu leurs principaux agréments, la chaleur et la gaieté. » Mais ces avertissements ne suffiront pas à dissuader les générations suivantes de la tentation qui se fait jour de hiérarchiser le savoir et d’adopter des attitudes intolérantes pourtant dénoncées par les encyclopédistes [7] : « La Philosophie, (ou science) qui forme le goût dominant de notre siècle, semble par les progrès qu’elle fait parmi nous, vouloir réparer le temps qu’elle a perdu, et se venger de l’espèce de mépris que lui avaient marqué nos Pères. Ce mépris est retombé aujourd’hui sur l’Érudition, et n’en est pas plus juste pour avoir changé d’objet. »
La philosophie des Lumières incitait à voir dans les progrès de la connaissance l’indispensable moyen de rendre l’Homme heureux. Le développement et le succès des sciences, étroitement associés à la mise en œuvre de moyens mathématiques, séduiront de nombreux esprits qui conféreront alors la suprématie à la pensée scientifique.

RISQUES ACTUELS D’UNE DIFFUSION A LARGE ÉCHELLE DE LA PENSÉE SCIENTIFIQUE
Au cours du XIXe siècle, l’enseignement tendra à privilégier la culture scientifique et sa diffusion. Actuellement, les projets éducatifs n’osent plus affirmer que la Science conduit à l’épanouissement de l’individu et au bonheur de l’Humanité, mais ils invoquent la nécessité, pour qui veut s’adapter au monde actuel, d’acquérir les rudiments de la méthode scientifique.
Sans mettre en doute la valeur formative de la pensée scientifique, nous aimerions attirer l’attention sur un certain nombre de comportements qui peuvent résulter de cette formation et qui définissent ce que nous appellerons la « manière scientifique ». La manière scientifique présente, de façon relativement constante, les caractéristiques suivantes :

  1. Elle gomme les traces du Moi individuel dans toute la mesure du possible ; elle cherche en général à dépasser l’expérience personnelle pour appréhender le monde selon un mode objectif.
  2. Elle impose d’être logique et non émotif. Tout ce qui n’est qu’opinion, préférence, émotion ou enthousiasme est évacué ou refondu dans un style déductif. Il s’agit de faire en sorte que tout paraisse inévitable.
  3. Elle vise la simplicité et non pas la complexité. Elle aspire à l’économie de pensée et considère la réduction comme une démarche beaucoup plus sûre et efficace que la recherche d’une synthèse. Les domaines comportant de nombreuses composantes difficilement vérifiables ou réfutables sont donc assez mal vus et les questions éthiques, philosophiques ou historiques ne sont généralement pas abordées.

Nous craignons que l’éducation actuelle, en cherchant à former une fraction importante des générations futures à la pensée scientifique risque de ne répandre que la manière scientifique ! Comment alors les générations futures réagiront-elles à l’égard de problèmes relevant d’opinions, de croyances, et résistant à la simplification ? Dans quelle mesure seront-elles capables d’affronter les tensions et les contraintes qu’entraîne toute participation sérieuse à un débat sur des problèmes politiques ? A notre sens il y a danger qu’à l’avenir un nombre croissant de personnes - qui ne pratiqueront pas les sciences - adhèrent sans nécessité à la « manière scientifique » et adoptent des attitudes intolérantes qui ne font qu’exacerber la rivalité qui oppose les « deux cultures ».

PROPOSITIONS
Pour ne pas reproduire chez les bénéficiaires de l’éducation scientifique les stéréotypes néfastes et stériles sévissant actuellement et qui renvoient dos à dos comme deux sœurs ennemies la culture scientifique et la culture humaniste, une première mesure pourrait consister à présenter, dans le cadre d’un enseignement scientifique élargi, d’autres aspects que les composantes « publiques » fortement structurées et formalisées des sciences. Ces connaissances, difficilement accessibles et guère utiles qu’aux futurs scientifiques, n’apportent à la majorité des autres élèves que les tics de la manière scientifique. Sans entrer dans le détail des stratégies que nous envisageons pour introduire des changements majeurs dans les programmes d’étude, ni présenter toutes les tactiques applicables en classe, signalons que, dans le cadre d’une recherche en cours, nous élaborons et nous utilisons du matériel éducatif pluridisciplinaire comportant un minimum de théorie et de formalisation mais abordant l’histoire des sciences, l’épistémologie, ainsi que les répercussions sociales de la science et de la technologie. Les premiers résultats sont encourageants et nous espérons parvenir à éveiller, aussi bien chez les partisans de la science « pure et dure » que chez les détracteurs de la rationalité, des sensibilités qui pourront peut-être leur faire découvrir de nouveaux intérêts et les aider à mieux comprendre la science comme un des faits culturels marquants de notre civilisation.



[1Galilée, Il Saggiatore, VI, p. 232, cité par A. Koyré dans : Études galil., Paris 1980, p. 283.

[2Fontenelle, Œuvres, éd. G.-B. Depping, Genève 1968, t. l, p.34.

[3Voltaire, Œuvres, éd. P. Dupont, Paris 1823-1826, t. XXXI, pp. 33-34.

[4Diderot et d’Alembert, Discours préliminaire de L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, Paris 1751, t. l, p. XXXIII.

[5Ibid., p. VII.

[6Ibid., p. XXX et XXXI.

[7Ibid., p. XXX et XXXI.