La philosophie du libre

Modèle de société. Entre mythe et réalité
mardi 29 décembre 2009
par  Équipe des iLES
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Le blog de Framasoft affiche, dans son fronton, « ce serait l’une des plus grandes opportunités manquées de notre époque si le logiciel libre ne libérait rien d’autre que du code ». Cette opportunité à ne pas manquer est-elle à même d’opérer des transformations en profondeur de la société ?

L’inspiration du libre
Parallèlement au développement du logiciel libre, certains esprits ont érigé un discours théorique qui s’inspire étroitement de la philosophie qui a présidé à ce développement. Les traits saillants de cette philosophie s’inspirent des libertés garanties aux utilisateurs de logiciels libres (licence publique générale GPL) ; liberté d’utiliser le logiciel, de le copier, de le modifier et de le distribuer.

Les modèles OSI et GPL
En 1998, l’Open Source Initiative (OSI) cherche à promouvoir un label « OSI approved » censé être moins contraignant que la licence GPL et plus attrayant pour le monde des affaires. L’initiative est condamnée par la Free Software Foundation. Pour les partisans de l’open source, les logiciels libres doivent être défendus pour l’unique raison qu’ils sont meilleurs que les logiciels propriétaires, alors que pour les défenseurs du free software, la performance technologique n’est qu’une préoccupation secondaire. Les principes défendus et le mouvement social qu’il représente sont bien plus importants à leurs yeux.

L’idéal du libre
Malgré la controverse entre open source et free software, on peut identifier l’idéal à l’œuvre dans le monde du libre : l’organisation qui prévaut est de type « horizontal ». Elle repose sur le partage de l’information et la collaboration directe entre participants. Elle s’oppose aux structures hiérarchiques pyramidales de la politique et de l’économie, même si elle admet des « dictateurs bienveillants ». L’idéal des partisans du libre est donc celui d’une communauté d’égaux qui repose sur le partage, la valorisation du mérite individuel, le jugement par les pairs et la promotion d’une éthique de la collaboration. L’organisation « horizontale » est censée permettre à chacun de concilier une grande autonomie de travail avec une inscription dans un projet collectif.

Idéal et réalité
Certaines études [1] mettent toutefois en évidence des écarts importants entre l’idéal du libre et la réalité. Le discours des défenseurs, qui prend parfois des intonations idéologiques, tend à voiler ce qui se passe en pratique. Des structures hiérarchiques informelles sont présentes, la répartition du travail peut être très inégalitaire et des manœuvres de rétention de l’information existent.

Extensions
La thématique du logiciel libre a été reprise en philosophie [2], en économie [3] et en politique [4] pour étayer des analyses de portée plus générale sur l’évolution des sociétés et pour étendre le modèle à d’autres activités sociales. Le philosophe finlandais Pekka Himanen voit dans le modèle du logiciel libre un nouveau rapport au travail qui repose sur une logique du développement de soi et qui va de pair avec un nouveau rapport au temps : la distinction entre temps de travail et loisir s’estompe au profit d’un temps flexible où travail, loisir, famille, collègues et amis se trouveraient sans cesse mélangés. L’économiste Yann Moulier Boutang perçoit, dans le modèle du libre, l’émergence d’un nouveau type d’économie fondé sur la diffusion du savoir et sur la force cognitive collective. Le mode de production est alors le travail de coopération des acteurs réunis en réseau au moyen d’ordinateurs. Avec l’expression de « société open source », Michael Hardt et Antonio Negri poussent la généralisation à l’extrême. Ils accordent au mouvement du logiciel libre une place centrale dans la construction d’un nouveau modèle de société, susceptible de fournir une alternative au libéralisme débridé et aux démocraties parlementaires.

En guise de conclusion
On peut émettre des doutes légitimes quant à la possibilité d’étendre les pratiques mises en place par les communautés du libre à l’ensemble des activités économiques et à la politique. Mais il est un domaine dans lequel elles pourraient incontestablement trouver leur place : c’est celui de l’enseignement. Vous enseignez et vous adhérez à la philosophie du libre. Faites-le nous savoir ou laissez un commentaire ! Vous avez quelque chose à partager, à faire connaître ? Dites-le et donnez les liens ! L’équipe Math & Sciences se réjouit de faire votre connaissance et de vous présenter bientôt oicp (ouverture, interactivité, collaboration, partage).

Sources
- Bruce Byfield. Le logiciel libre et le mythe de la méritocratie
- Sébastien Broca : Du logiciel libre aux théories de l’intelligence collective


[2HIMANEN P., 2001, L’éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information, Paris, Exils.

[3MOULIER BOUTANG Y., 2007, Le capitalisme cognitif, Paris, Éditions Amsterdam.

[4HARDT M. et NEGRI A., 2004, Multitudes, Paris, La Découverte.


Commentaires  forum ferme

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mardi 19 janvier 2010 à 21h12 - par  bertrand

Bonsoir,

Félicitation pour cet article intéressant.
Il en dehors des avantages relatifs à l’organisation et à l’idéal du travail des développeurs que vous présentez, Il y a un autre aspect de la question que l’on pourrait traiter :
Celui des utilisateurs.
Ayant découvert il y a a peine deux ans l’immense éventail d’applications offertes sous Open source Unix ( en installant Fink et Darwin-Port sur mon mac ), j’ai été impressionné par la qualité et l’originalité de certaines d’entre elles. Cela tient probablement au fait que la sélection de ces applications ne s’opère pas sur la seule base des critères de marketing et de vente en masse. Il en résulte un plus grande diversité et aussi plus de créativité. Ici l’utilisateur n’est pas un client, le programme n’est pas un produit qu’il est condamné qu’à consommer et éventuellement à renouveler périodiquement. Il n’a pas à s’y adapter mais a au contraire l’opportunité de l’adapter lui-même à ses exigences personnelles.

Un exemple : Un de mes collègue a consacré les soirées d’une semaine et un week-end entier à rajouter manuellement des caractères disparus ( flèches des vecteurs … ) dans les formules de son cours de maths suite au passage d’une version à l’autre Word. Il aurait pu consacrer une partie de ce temps à installer l’éditeur libre TeXmacs d’une qualité bien supérieure, et une autre à s’initier aux rudiments du langage scheme nécessaire à personnaliser cette application…

J’ai récemment développer un plugin [1] pour utiliser Mathematica dans TeXmacs via Sage ( Sage est un autre logiciel de calcul formel, également issu du monde GNU ).
Il s’est agit d’une expérience stimulante, tant par l’intérêt du travail lui même qu’en raison des échanges et conseils que j’ai pu obtenir.
Le mur entre utilisateur et producteur s’estompe alors , faisant place à sorte de continuum d’utilisateurs plus ou moins impliqués dans le développement...

Pour revenir à votre sujet, bien que l’on puisse effectivement émettre quelques doutes quant à la possibilité d’étendre les pratiques mises en place par les communautés du libre à l’ensemble des activités économiques et à la politique, rien n’empêche cependant d’envisager cette issue en priorité à chaque fois que l’alternative se présente. Les brevets sont souvent un obstacle au développement des produits informatiques, du fait des limitations qu’ils impliquent ( non accessibilité légale au code ). Il est de même dans de nombreux autres domaines ( ne serait-ce que les aberrants brevets sur le vivant ).

En résumé : "la philosophie de l’information se construit autour de deux approches économiques différentes : l’information comme bien public contre l’information comme ressource marchande, la philosophie des Lumières contre Adam Smith, l’économie de substitution contre l’économie de marché, Linux contre Window …"

b.bratschi

[1] Plugin Sage Mathematica

[2] Alain Milon 1999 " La valeur de l’information" PUF