Cine Die - septembre 2019

, par  Raymond SCHOLER , popularité : 51%

Où il est question du NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival)

Une année faste pour le festival de Neuchâtel : manifestement, les sélectionneurs ont fait la répétition générale de l’édition festive prévue l’année prochaine, la 20e. Quant au prix, on ne s’étonnera pas que le public des films asiatiques ait préféré The Fable (comédie yakuza désopilante, mais souvent illisible, où un assassin légendaire, mis au vert par son boss à la suite d’un burnout, doit éviter pendant une année de tuer, alors que des myriades de vilains lui cherchent noise) du Japonais Kan Eguchi aux derniers films, supérieurs, de Yimou Zhang et autre Takashi Miike.

Compétition Internationale
En revanche, on se désolera qu’une production aussi servilement féministe que Swallow ait pu glaner le Prix de la Critique Internationale. L’Américain Carlo Mirabella-Davis y présente Hunter, une blonde épouse potiche qui s’ennuie dans sa grande maison, prépare le dîner de son mari et l’accueille en talons hauts et robe cocktail. Seule distraction : des jeux sur son portable, intérêts : nuls à déceler. Quand elle veut mettre son grain de sel lors d’un dîner, son beau-père lui coupe la parole : du coup (comme disent nos contemporains), elle pique une crise et croque avec bruit et fureur un glaçon.

Haley Bennett, Austin Stowell, David Rasche et Elizabeth Marvel dans « Swallow »

De fil en aiguille, elle avale une bille, puis une punaise, puis un tournevis, une pile, des choses de plus en plus dangereuses, l’air de dire, je fais ce que je veux, je suis mon propre maître. Hunter est censée nous faire pitié, mais ses actions n’inspirent que l’ennui. À un moment donné, elle se retrouve bien sûr à l’hôpital et sa belle-famille, craignant pour la santé du fruit de son ventre, projette de la faire interner. Or, l’homme qui est censé la surveiller de près, un réfugié syrien (admirez l’étendue de la correction politique !), l’aide à s’enfuir in extremis. Persuadée que son père biologique a violé sa mère (qu’elle accuse d’être une fanatique religieuse), elle se met à sa recherche pour lui dire ses quatre vérités dans une séquence hautement ridicule (car elle n’était finalement qu’un ovule fécondé à l’époque) et la voilà, pour ainsi dire, guérie de son pica. Après un bon petit avortement, seules quelques poignées de terre meuble dans ses poches signalent encore une rémanence de son obsession, trace d’une existence « sous influence ».

Barry Ward et Maeve Higgins dans « Extra Ordinary »

Extra Ordinary des Irlandais Mike Ahern et Enda Loughman, grands farceurs devant l’Eternel, à en juger par leur site internet, a remporté le « Narcisse » du meilleur film, offert par le Jury international, et le Prix du Public. Il s’agit sans doute de la meilleure comédie d’horreur depuis What We Do in the Shadows (2014) de Taika Waititi et Jemaine Clement. Aucune trace des êtres habituels (lutins, banshies ou autres sluagh) du folklore irlandais ; ici, c’est Belzébuth en personne qui mène la danse et qui apparaît en fin de film. Une trentenaire célibataire, Rose, incarnée par la truculente humoriste Maeve Higgins, gagne sa vie comme monitrice d’auto-école dans une petite ville et refuse d’utiliser sa capacité surnaturelle de communiquer avec les esprits, qu’elle a héritée de son spirite de père. En effet, la dernière fois qu’elle y a eu recours fut aussi la dernière fois qu’elle a vu son paternel vivant. Mais lorsque Martin, un veuf charmant, lui demande de sauver sa fille qui lévite au-dessus de son lit, elle décide de faire une exception. La pauvre adolescente est en effet la cible d’un rituel satanique ordonné par une rock star déchue (jouée avec la rage au ventre par l’Américain Will Forte) ayant conclu un pacte avec le diable pour relancer sa carrière. Constamment décalé, le film se nourrit d’un humour à la limite de l’improvisation.

L’autre comédie de la compète fut le nouveau film de Benoît Forgeard, Yves , avec son frigo intelligent et manipulateur, qui a entretemps eu une sortie romande bien méritée.

« The Room » de Christian Volckman

Une autre fantaisie démarrant avec un paradigme totalement fou et menée avec rigueur jusqu’au bout est The Room que le Français Christian Volckman a réalisé au Luxembourg et en Belgique avec des acteurs parlant anglais, les producteurs français snobant systématiquement, selon ses dires, les films de genre. Kate et Matt emménagent dans la maison de leurs rêves, au milieu d’une forêt. Au premier étage, ils trouvent une pièce étrangement vide qui, telle la lampe d’Aladdin, matérialise leurs désirs à peine les ont-ils énoncés. Billets de banque, champagne, bijoux, fringues, tableaux de maître, mets exquis remplissent vite les lieux. Kate, qui a déjà eu plusieurs fausses couches, voit son désir de bébé exaucé séance tenante sans passer par la gestation. Matt, qui a entretemps compris que tous les cadeaux de la chambre merveilleuse s’autodétruisent façon Mission Impossible dès qu’ils quittent la maison, est effaré : ce bambin ne pourra jamais s’aventurer hors de la demeure et en plus, ils sont loin de savoir comment évoluera cette vie artificielle. Leur bonheur conjugal tourne au calvaire existentiel.

« Bacurau » de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Bacurau des Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles est une charge jubilatoire contre le régime de Bolsonaro. Dans quelques années, affirment les cinéastes, les politiciens véreux pourront vendre des populations reculées à de riches pervers qui se délectent de faire des cartons sur le gibier le plus exquis, l’humain. Pour cela il suffit tout simplement de faire disparaître le lieu de googlemaps, de sécuriser le périmètre et de compter sur la naïveté des victimes potentielles. Sauf que le village choisi dans le film n’est pas tombé de la dernière pluie : Bacurau est constitué de tout le spectre de la population brésilienne, jeunes, vieux, noirs, blancs, indiens, hétéros, LGBT, intellos, manuels, nudistes, végans, qui vivent en harmonie dans un endroit où on traite la prostituée et son souteneur avec le même respect que le médecin.

Films of the 3rd Kind
Freaks du Canadien Zach Lipovsky et de l’Américain Adam B. Stein est le film de science-fiction le plus original du festival. Le film se regarde du point de vue d’une petite fille élevée en isolation, mais suggère un environnement futur (Dallas fut détruit dix ans auparavant) où des individus (manifestement dotés de superpouvoirs) appelés « anormaux » par les gens polis et « freaks » par les moins tolérants habitent parmi les gens lambda et ont modifié notre monde. La petite Chloé (jouée par une actrice renversante de 7 ans, Lexy Kolker) vit seule avec un père hypernerveux, dans une maison brinquebalante. Elle n’a pas le droit de sortir, prétendument parce que des gens vilains lui veulent du mal.

Lexy Kolker dans « Freaks »

Quand son père revient d’une incursion au dehors, il a souvent des blessures, ce qui tend à prouver ses dires. Si Chloé le désire très fort, elle peut obliger les gens à faire ce qu’elle veut ou se projeter dans d’autres endroits ou même dans d’autres personnes. Mais comme elle veut une vie normale, elle veut surtout sortir pour acheter une glace à Mr. Snowcone qui parque sa camionnette régulièrement devant la maison et qui prétend être son grand-père et promet de l’amener à sa mère, qui ne serait pas aussi morte que le père veut le faire croire, mais internée dans un centre secret de l’armée.

Feedback de l’Espagnol Pedro C. Alonso est une sorte de survival, mais sur place dans un huis clos : le studio d’une radio privée. Eddie Marsan joue un présentateur qui se targue de révéler dans son émission uniquement la stricte vérité. Juste avant le début de son programme, où il a cette fois-ci un invité, voilà que trois individus masqués et armés font irruption et exigent que le duo revienne sur un événement sordide dont ils étaient partie prenante quelques années plus tôt. S’ils rechignent à dire toute la vérité sur les ondes, les assaillants vont exécuter des techniciens. Dans cette descente aux enfers, il devient évident qu’on sacrifie plus facilement la vie d’autrui que l’image de soi.

Alessio Lapice, Alessandro Borghi et Tania Garribba dans « Il Primo Re »

Deux autres films de cette section s’avérèrent passionnants : Skin de l’Israélien Guy Nattiv (sur la longue lutte vers une vie normale d’un suprémaciste blanc, habitué aux meurtres d’humains inférieurs perpétrés par son groupuscule « Vinlanders » : le vrai Bryon Widner est incarné avec une intensité magistrale par Jamie Bell !) et Il Primo Re de l’Italien Matteo Rovere, sur la révolte menée par Romulus et Remus contre Alba Longa et la recherche d’un territoire pour fonder la demeure future de leur clan de renégats, jusqu’au meurtre de Remus par son frère, bref : une puissante évocation de l’époque proto-romaine, parlée dans un proto-latin aisément reconnaissable.

Ultramovies
Avec Why don’t you just die ? / Papa, Sdokhni ! , Kirill Sokolov s’impose, dès son premier long métrage, comme un satiriste de premier rang, une sorte de Coen ou Siono Son russe. Des policiers véreux qui laissent filer un fils de riche, coupable d’une boucherie sadique, en se faisant grassement payer par ses parents, une fille incitant son fiancé à tuer son père, soi-disant incestueux, pour mettre le grappin sur son magot, sont parmi les personnages de ce jeu de massacre hautement cartoonesque qui ne verra survivre que la seule personne droite et non cupide du récit : comme quoi il y a une justice cinématographique.

New Cinema from Asia
Deux retours en forme pour deux cinéastes réputés : First Love du Japonais Takashi Miike raconte l’amour naissant, lors d’une nuit, entre un jeune boxeur (avec une tumeur au cerveau) et la jouvencelle qu’il sauve d’une vie de prostitution, sur fond de luttes entre cliques de yakuza et ripoux dans un récit abracadabrantesque parsemé de trouvailles loufoques, comme celle où on voit un gangster, levant son katana, surpris par une crampe soudaine.

« Shadow » de Yimou Zhang

Shadow / Ying de Yimou Zhang invente de nouvelles formes de combat (les parapluies de lames tranchantes qui peuvent se refermer en coracles pour dévaler des pentes glissantes) pour une guerre entre deux mini-états à l’époque des 3 Royaumes, où le sosie d’un général se fraie un chemin à travers les jeux de pouvoirs personnel, politique et extrêmement physique des intrigues de palais. La photographie imite la peinture en lavis, privilégiant un univers bichrome inspiré du diagramme tai-chi.

Raymond Scholer