Dans les bacs
Nouveautés CD/DVD No. 223 bis

Sous la loupe : plusieurs parutions de Orphée et Eurydice - ROSSINI, Il Barbiere di Siviglia & Il Turco in Italie - WAGNER, Tristan und Isolde.

Article mis en ligne le juin 2010
dernière modification le 4 décembre 2010

par Eric POUSAZ, François JESTIN

Hasard ou coïncidence, plusieurs nouvelles parutions d’Orphée et Eurydice sont mises sur le marché, avec en particulier deux des ténors les plus en vue ces dernières années qui abordent Orphée en prise de rôle. Détails.

GLUCK : Orphée et Eurydice


DVD ORPHEE ET EURYDICE
Inaugurée et filmée au Teatro Comunale de Bologne – puis présentée quelques semaines plus tard à l’Opéra de Montpellier, en février 2008 (voir chronique de Scènes magazine) – la production de David Alagna n’aura pas laissé indifférent. La désapprobation bruyante du public italien (ce fut plus calme à Montpellier !) visait sans doute le “tripatouillage“ de la partition, opéré par le metteur en scène (principalement l’ajout d’un prologue et le remplacement de la soprano habituelle dans “l’Amour“ par un sombre personnage de “Guide“, joliment incarné du reste par le baryton-basse Marc Barrard), ainsi que quelques positions (!) discutables, comme lorsqu’Eurydice allume puis se fait prendre par le “Guide“ dans une voiture, alors qu’Orphée résiste tant bien que mal à la tentation de la regarder. Le réalisateur avait pourtant eu l’honnêteté – aussi bien lors des soirées que dans le livret accompagnant le DVD – de présenter le spectacle comme une “adaptation théâtrale et musicale“. Et par ailleurs, les images sont souvent magnifiques, originales, et collent dramatiquement à l’œuvre, comme ce cimetière lugubre nimbé de brouillard anglais sur un fond de grands arbres menaçants : c’est là qu’Orphée rejoint Eurydice dans la tombe, en s’écartant du traditionnel heureux dénouement. Roberto Alagna en Orphée est somptueux : comme souvent lorsqu’il aborde des emplois français, sa diction est souveraine, et sa ligne de chant superbe. Serena Gamberoni (Eurydice) traîne en revanche un lourd accent italien, sous la direction musicale alerte de Giampaolo Bisanti.
1 DVD BelAir Classiques

CD ORPHEE ET EURYDICE/FLOREZ
L’attrait principal de la nouvelle gravure DECCA – captée sur le vif en 2008 lors de concerts au Teatro Real de Madrid – tient en la présence du ténor vedette du label, le Péruvien Juan Diego Florez. Très avantagé par la prise de son (au théâtre, le volume est plus modeste et peut même se révéler un brin trop faible en fonction du lieu de la représentation), Florez est particulièrement mordant dans ses attaques, élégiaque dans les parties douces, conduites sur le souffle, et vigoureux et dynamique dans les passages d’agilité. A cet égard, il est inégalable aujourd’hui dans l’air de bravoure en fin d’acte I « L’espoir renaît dans mon âme », présent uniquement sur cet enregistrement. Il a également beaucoup progressé dans sa prononciation française. L’autre bonne nouvelle est la direction musicale ample et raffinée de Jésus Lopez-Cobos, défenseur du répertoire français, tandis que les plus modestes Alessandra Marianelli (l’Amour) et Ainhoa Garmendia (Eurydice) complètent la distribution.
2 CD DECCA

CD OEPHEE ET EURYDICE/GEDDA
C’est un ténor de légende, Nicolai Gedda, qui fait d’abord la valeur de cette réédition en CD d’un enregistrement de 1957. L’élégance et la clarté de l’élocution sont uniques, mais il n’aborde pas « L’espoir renaît dans mon âme ». Les soprani Janine Micheau (Eurydice) et Liliane Berton (l’Amour) lui donnent la réplique, dans cette gravure de studio, réalisée dans le prolongement des représentations du festival d’Aix-en-Provence, édition 1955. La partie musicale nous paraît en revanche bien vieillotte, en qualité de son et en style d’exécution.
2 CD Profil

DVD ORPHEE ET EURYDICE/BAUSCH
Disparue en 2009, Pina Bausch crée en 1975 cet “opéra dansé“, en version allemande (Orpheus und Eurydike) avec sa compagnie du Tanztheater Wuppertal. Puis ce n’est qu’en 1991 qu’elle décide de ressusciter sa chorégraphie – en faisant appel à sa mémoire ! – qui entre ensuite en 2005 au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris. Filmée en février 2008 au Palais Garnier, les étoiles et premiers danseurs sont présents : Yann Bridard et Marie-Agnés Gillot dans les rôles principaux, mais aussi Emilie Cozette, Eleonora Abbagnato, …
Les chanteuses évoluent sur le plateau – Maria Riccarda Wesseling (Orpheus en version mezzo), Julia Kleiter (Eurydike) – toutes de noir vêtues, leurs déplacements étant également finement intégrés dans la scénographie. Les mouvements sont discrets en début de spectacle, puis celles-ci finissent par traverser en diagonale, ou arriver en avant-scène ; un des symboles les plus forts de cette fusion entre les deux arts est certainement l’Eurydice chanteuse qui tombe, en croix, sur le corps de la danseuse, lors de sa 2ème mort. C’est d’ailleurs ici que se termine la soirée, Bausch choisissant la suppression des heureuses – deuxièmes ! – retrouvailles, et du happy end habituel. A la fois – ou tour à tour – contemporaine et intemporelle, souvent dans la lignée de la tragédie grecque antique, la gestuelle fascine et s’exprime idéalement dans les parties dansées de l’opéra de Gluck, comme l’entrée aux Enfers, ou le ballet des Ombres heureuses.
1 DVD BelAir Classiques

ROSSINI : Il Barbiere di Siviglia


DVD BARBIER DE SEVILLE
Une Rosina à roulettes ! … ou comment transformer une catastrophe annoncée en événement, voire atout marketing ? Rappel des faits : début juillet 2009, la mezzo américaine Joyce DiDonato fait une chute et se casse la cheville lors de la première du Barbier au Covent Garden de Londres. Elle décide cependant de maintenir son nom à l’affiche pour les représentations suivantes (ce DVD est un témoignage de la seconde soirée), en chantant et jouant sur un fauteuil roulant.
Dans les décors naïfs et colorés de Christian Fenouillat, la mise en scène de Moshe Leiser et Patrice Caurier est un peu simplifiée, mais DiDonato manœuvre à merveille, plus espiègle que jamais. Vocalement, le timbre est très riche et la musicienne accomplie propose des variations dès la fin de son air d’entrée « Una voce poco fa ». Il est difficile d’imaginer meilleure équipe de chanteurs rassemblée autour d’elle, à commencer par le ténor Juan Diego Florez (Almaviva), d’une virtuosité à la limite de l’insolence, jusqu’à son très difficile air final « Cessa di più resistere ». Pietro Spagnoli est un solide et sympathique Barbier, même s’il existe des Figaro aux timbres plus séduisants et aux vocalises plus dynamiques. Alessandro Corbelli est un magnifique Don Bartolo, et Ferruccio Furlanetto un inquiétant Don Basilio, avec sa voix d’outre-tombe. Le directeur musical du Royal Opera House, Antonio Pappano, tient la baguette, pour ses débuts dans cet opera buffa ; il soutient parfaitement ses solistes et insuffle vie et naturel à l’action.
2 DVD Virgin Classics

ROSSINI : Il Turco in Italie


DVD IL TURCO IN ITALIA
Cela ne démarre pas très bien : dès la sinfonia, le chef Jonathan Webb impose des ralentis en fin de phrases, que l’on peut qualifier au choix d’artificiels ou de pompeux. Dès lors, l’exécution musicale se maintient à un niveau tout juste correct, avec des instrumentistes qui se relâchent par moments (virtuosité parfois approximative, glissandi pas toujours très jolis, …). Le spectacle monté au Teatro Carlo Felice de Gênes l’année dernière est réalisé d’après la production originale de Pesaro en 1983, en hommage au scénographe disparu Emanuele Luzzati. Si la production convenait bien aux modestes dimensions du Teatro Rossini de Pesaro, il y a bientôt 30 ans, il n’en va pas de même sur le vaste plateau du Carlo Felice, où les décors ne font vraiment pas riches. Dans une ambiance de commedia dell’arte (jongleurs, acrobates, et théâtre dans le théâtre), le jeu des artistes est de surcroît plutôt convenu, et tous ne donnent pas l’impression de s’amuser follement. Le baryton-basse Simone Alaimo (Selim) a du métier et connaît son Turc par cœur : les moyens sont un peu usés, et certains graves discrets, mais le personnage est bien là, faisant preuve encore d’une belle souplesse vocale et d’un volume appréciable. La soprano Myrto Papatanasiu (Fiorilla) est très belle en scène, mais un peu légère vocalement (vocalises peu assurées), tandis que le ténor Antonino Siragusa (Don Narciso) est un excellent technicien, mais son timbre reste peu séduisant. Satisfaisant Prodoscimo de Vincenzo Taormina, sonore et expressif, et excellent Bruno de Simone, impeccable en Don Geronio, particulièrement impressionnant dans son chant sillabato.
1 DVD Arthaus

François Jestin

WAGNER : Tristan und Isolde


CD TRISTAN UND ISOLDE
Ce disque est historique à sa façon également puisqu’il fut le dernier à être produit en studio par cette maison d’édition. Montée autour de Placido Domingo qui tenait à laisser sa trace dans un répertoire qu’il a peu fréquenté sur scène (il a été plus assidu en Siegmund et en Lohengrin), cette version tient la route même si elle manque d’une certaine magie car la présence des ingénieurs du son se fait trop entendre dans le subtil équilibrage impeccablement réalisé entre texte et musique. On aimera sans retenue le chant aisé de Domingo en Tristan, mais le troisième acte est presque trop aisé vocalement et rend peu déchirants les accents du héros mourant. Nina Stemme est une Isolde grandiose, vocalement, mais n’efface pas le souvenir de ses grandes devancières qui savaient mettre plus d’urgence dans leur chant lors de l’ineffable duo d’amour ou la scène de la mort. Ici, tout est en place, mais le mythe conserve une dimension décidément terrestre. Mihiko Fujimura, une Brangäne au timbre à la fois argenté et sombre, forme un contraste idéal avec l’Isolde plus claire de Stemme alors que René Pape prête au Roi Marke son timbre éclatant de santé, sombre et jamais grasseyant. Olaf Bär, un Kurwenal d’une rare subtilité, et Ian Bostridge, un Berger au timbre magnifique d’aisance dans l’aigu, complètent cette distribution qu’Antonio Pappano dirige avec feu mais sans atteindre à cette démesure qui, sous d’autres baguettes plus inspirées, embrase tout et laisse l’auditeur pantelant. Chaque effet sent ici le calcul et se trouve mis en place avec précision, mais on peut attendre légitimement plus d’une grande version de Tristan !
3 CD EMI 66864

Eric Pousaz