Cannes : 60e Festival
Article mis en ligne le juillet 2007
dernière modification le 31 août 2007

par P.J. MARCZELL

Une fois n’est pas coutume, le 60e Festival de Cannes s’est terminé avec un consensus de satisfaction. Même si, à deux exceptions près, les opinions se sont radicalement divisées quant aux films qui méritent louange.

Les deux fictions qui n’ont pas laissé de doute sur leurs intérêts, arrivent d’horizons très différents : 4 mois, 3 semaines et 2 jours (4 luni, 3 saptamini si 2 zile) du Roumain Cristian Mungiu (39 ans, originaire de la partie moldave de son pays) et le ‘tex-mex’ (texan, quoique nouveau mexicain) No Country for Old Men des frères (Joel et Ethan) Coen, un vrai régal. La première a été ‘palmée’, alors que la seconde, pourtant inscrite en compétition, n’a pas obtenu de prix. Ce qui devrait nous prévenir contre l’impartialité des récompenses, parti-pris qui nous ont valu un palmarès bien curieux, notamment au niveau des acteurs. Comprenne qui pourra.
Paraissant surfait de prime abord, l’anniversaire a apporté de bonnes choses. Il a autorisé, à titre d’hommages, l’invitation de quatre œuvres fort différentes. De manière beaucoup plus spectaculaire, l’occasion a permis la mobilisation de 35 cinéastes pour un assemblage de courts-métrages, chacun de trois minutes, souvent très réussis, sur la devise Chacun son cinéma. Par ailleurs, un nouveau théâtre de 400 places, appelé salle du 60e, a été incorporé durablement dans le Palais du Festival sur les ‘toits Riviera’. Sa dimension correspond à celle de l’espace Buñuel inauguré il y a quelques années. Il a servi à la reprise des séances spéciales de minuit et d’autres rattrapages ou projections de ce genre, en association avec les programmes parallèles, telles les propositions de la Quinzaine des réalisateurs. ‘Last but not least’, un prix exceptionnel a pu être décerné, il a été attribué à quelqu’un de méritant, Gus Van Sant.

Evolution peut-être moins rassurante, la structure des sélections s’est articulée davantage que par le passé, avec des résultats pas toujours évidents. La segmentation du public s’est renforcée, opposant les groupes sectaires, agitant trop d’influences, aux participants préférant la création authentique. La spécificité française s’est posée de nouveau comme problème, en matière de jugement cette fois, et il conviendrait de s’interroger également sur les bienfaits des subsides accrus dont bénéficie la production cinématographique dans l’hexagone. Car certains nouveaux financements ont tendance à réduire les auteurs mondialement réputés en publicitaires touristiques francophiles. Pour l’instant, contentons-nous de parler de quelques films qui ont balisé le progrès du festival dans sa partie officielle. Vous trouverez ailleurs dans ce numéro les notules sur le polar Zodiac (voir article), très favorablement accueilli, de David Fincher, et l’adaptation Le Scaphandre et le papillon (voir article) de Julian Schnabel. D’autre part, quoique admirable pour son travail d’écriture à la fois extrêmement exigent et typé, The Man from London de Béla Tarr est tellement éprouvant comme spectacle qu’il faudrait en discuter dans un autre contexte. D’autre part, il serait péché de passer sous silence que, pour les paparazzi, le grand ‘pschitt’ de la manifestation s’est produit avec l’apparition en chair et en os de Angelina Jolie, interprète du film Un coeur invaincu (A Mighty Heart), présenté hors compétition, et tiré du récit autobiographique de Mariane Pearl, par Michael Winterbottom.

Le festival a démarré en trombe. Paradoxe, My Blueberry Nights de Wong Kar Wai n’a cessé d’attirer les critiques professionnels, malgré les échos moyennement favorables des médias. Surprenante à maints égards, cette réalisation nous amène aux Etats-Unis où une jeune femme (Elizabeth, incarnée par la chanteuse pop Norah Jones, face à des acteurs de premier plan, tous excellents) essaie de se remettre d’une rupture sentimentale traumatisante en prenant la route vers l’ouest. Son périple à la découverte des autres, souvent plus malheureux qu’elle, commence dans un café de Manhattan dont le tenancier britannique, compatissant et romantique (Jeremy : Jude Law), la gave de gâteau aux myrtilles délaissé par la clientèle. Puis elle fait étape comme serveuse de restaurant le jour et barmaid le soir à Memphis (Missouri), puis comme serveuse dans un casino au Nevada. Ses rencontres incluent un flic vieillissant (Arnie : David Strathairn) incapable de résoudre ses conflits avec sa jeune femme (Sue Lynn : Rachel Weisz) malgré tout l’alcool ingurgité, et une joueuse vouée au poker (Leslie : Nathalie Portman) qui l’embarque en voiture pour bavarder en sillonnant la campagne. Après ces trois épisodes comparables à des ballades mélancoliques, nous retrouvons Elizabeth passablement assagie dans son café new yorkais favori. La suite porte la marque du metteur en scène, à travers ses personnages volontiers captés en mouvement au ralenti et par sa prédilection pour des lieux fermés baignés dans une atmosphère intemporelle, suggestive de claustrophobie. A remarquer, la nouvelle association de Wong Kar Wai avec l’opérateur Darius Khodji privilégie des images prises en rapprochés (shallow focus lensing). Les chansons de la bande sonore y apportent des colorations agréables.

Palme
Quant au récit de Cristian Mungiu (39 ans) d’un avortement clandestin pratiqué en 1987 dans un milieu estudiantin roumain, 4 luni, 3 saptamini si 2 zile, il s’est vite imposé par son exceptionnelle efficacité. Linéaire, simple et quasi documentaire, il relate la longue journée de deux étudiantes dont l’une cherche à se débarrasser de l’enfant qu’elle porte en elle depuis plus de quatre mois, en exploitant la camaraderie de la copine avec qui elle partage une chambre dans une résidence universitaire. Signe d’émancipation à l’époque où l’interruption de la grossesse a été interdite, l’intervention demande une organisation compliquée et rigoureusement précise, elle exige des sacrifices en argent et en nature imprévus et risque de coûter la vie à la mère. Par ses méandres, le mélange de corruption et du marché noir omniprésent tisse un décor social riche en menus détails significatifs.
Entraînée par sa camarade enceinte, jolie mais veule au point d’être bête (Gabita : Laura Vasiliu), dans une aventure éprouvante, Otilia (Anamaria Marinca) s’exécute comme par une logique de solidarité. La religion et la philosophie n’y jouent aucun rôle. Et les horreurs qui s’enchaînent devant nos yeux comme des banalités, n’empêchent pas les convivialités de fleurir, même si la communication entre jeunes hommes et jeunes filles reste minime et superficielle. Le metteur en scène et son directeur de la photographie (Oleg Mutu) misent sur la sobriété et l’authenticité. Ils n’utilisent ni trépied, ni steady-cam, ni dolly, ni grue. Procédant en plans séquences et affectionnant les longues prises de vue, ils laissent les acteurs passer parfois derrière la caméra. Leurs protagonistes ne montrent jamais leurs visages de face, les phrases dites en voix off introduisent une certaine distanciation dans la fiction.

Paranoid Park : Gabriel Nevins et Lauren McKinney © MK2 Diffusion

Made in USA
Avec No Country for Old Men, Joel et Ethan Coen rattrapent la bévue de leur remake 2004, The Ladykillers. Comme scénario, ils s’emparent d’un best-seller couronné du prix Pulitzer, écrit brillamment en dialecte texan par Cormac McCarthy ; ce récit relate la transformation, vers 1800, du vaste pays des cowboys en immense terrain vague infiltré d’immigrants clandestins et infesté de trafiquants de drogue. De guerre lasse, le sheriff de troisième génération de cette contrée, Ed Tom Bell (Tommy Lee Jones) renonce à faire face à cette dégradation. Il appartient à un monde de justice plus âpre mais non moins humain que les hommes de loi autochtones dans Cookie’s Country de Robert Altman (2002). Ponctuée d’hécatombes, l’action se centre sur la poursuite du trappeur attardé Llewelyn Moss (Josh Brolin) par le sinistre tueur Anton Chigurh (Javier Bardem) muni d’une arme infernale. Cette chasse à l’homme fait suite à une remise de fonds contre une cargaison de drogue, manquée ; Moss récupère le pactole par un effet du hasard. Soupçonnée de recel, la femme de Moss, Carla Jean (Kelly Macdonald) n’échappera pas à la logique de ce duel. Nous assistons à d’autres règlements de compte comme à des incidents périphériques. Eclopé mais toujours vivant, Chigurh continue sa marche satanique inexorable vers d’autres victimes. Sa figure relève des traditions fantastiques des grands expressionnistes allemands. Traversé d’un humour noir poussé à l’extrême et galvanisé de tournures abruptes insolites, le film atteste de la griffe des frères réalisateurs dans tout leur mordant. Les images précises et merveilleusement cadrées de Roger Deakin impressionnent autant que leur montage.

Dans Elephant (2003), Gus Van Sant s’était penché sur le massacre des collégiens paisibles dont Michael Moore a fait le tour dans son fameux documentaire Bowling for Columbine. Il s’y était dépensé en travellings interminables, notamment dans les couloirs d’un grand établissement scolaire, sans avancer beaucoup dans l’explication de la tuerie. Entre-temps il a pu y réfléchir davantage. Tourné à Portland, Oregon, où le cinéaste habite et où le romancier Blake Nelson qui l’a inspiré a également vécu, son Paranoid Park cible un lycéen Alex (Gabe Nevins). Ce garçon presque impassible semble pareil aux autres malgré sa grande solitude et son complet désarroi, qu’il dissimule sous un air de conformité banal. Ses parents divorcent et sa petite amie décide de perdre enfin sa virginité avec lui lorsque, par un geste malencontreux, il occasionne la mort (affreuse) d’un surveillant de trains. Mort dont il refuse de se sentir responsable, et qui survient aux abords d’un stade de skateurs et de leur communauté. L’univers des adeptes des planches à roulettes est admirablement rendu dans ce qu’il recèle de poésie. L’œuvre constitue un monument formel dans sa structure raffinée, dans l’enchaînement de ses séquences par associations. L’opérateur habituel de Wong Kar Wai, Christopher Doyle, y met du sien avec sa caméra 35mm dont le travail contraste avec les prises de surfings en super 8 de Rain Kathy Li. Le montage a été assuré par le scénariste-réalisateur lui-même.

Alexandra, de Alexandre Sokourov © Proline-film

A l’Est du nouveau
Après son énigmatique Père, fils / Father and Son (2003), Alexandre Sokourov revient à l’armée d’une façon plus directe. Son Alexandra s’impose comme une cantate d’ampleur épique à la mère Russie. Solide, digne, elle ne se gêne pas pour dire ce qu’elle pense. C’est Galina Vishnevskaya, la grande cantatrice, femme du violoncelliste et chef d’orchestre Mitislav Rostropovitch, qui interprète ce rôle. Le couple musicien longtemps résistant cautionne donc ce film d’optique politiquement contestable, puisqu’il traite de la guerre de Tchétchénie. Terroir où une grand-mère, Alexandra Nikolaevna, bravant les épreuves du voyage dans un wagon à bestiaux rempli de soldats, vient rendre visite à son petit-fils, capitaine de carrière (Vasili Shevtsov). L’officier l’installe dans son campement sous tente et lui fait inspecter son unité. La quincaillerie montrée impressionne mais les conditions de vie ingrate des recrus ont de quoi inquiéter, tant la misère économique et morale est grande. La piétaille n’essaie pas de paraître fringuante. Elle se sent constamment menacée dans son enclos isolé. Bien entretenues, leurs armes présentées ne crépitent jamais, ne font jamais boum. La guerre serait-elle donc finie ? Par une chaleur suffocante, Alexandra se rend au marché sis à proximité afin d’acheter cigarettes, thé et biscuits pour les militaires qui la protègent. Elle y fait la connaissance de Malika (Raisa Gichaeva), grand-mère comme elle, mais ‘Caucasienne’, donc musulmane, donc potentiellement ennemie. Celle-ci l’invite à se reposer chez elle, en ville, parmi les immeubles à moitié écroulés. Une amitié se noue, à laquelle d’autres femmes s’allient. Lorsque Alexandra quittera la région, la séparation deviendra poignante. Le maniement de la caméra reste classique, les tons délavés affectionnés par Alexander Burov suggèrent monotonie et mélancolie. La musique discrète d’Andrei Sigle, exécutée par l’Orchestre Symphonique du Théâtre Mariinsky de St.- Pétersbourg, affine les nuances de tristesse et d’émotions délicates qui président aux rapports des femmes âgées et fatiguées.

Le bouquet final de la compétition a éclaté avec Promets-moi (Promise me this), le feu d’artifice de gags complètement dingues d’Emir Kusturica. Au centre de cette débauche d’inventions loufoques où les cuivres déchaînés couvrent le bruit des armes, s’étire un conte folklorique. Dans un village perdu, un grand-père gaillard qui a transformé ses terres verdoyantes en pays de farces et attrapes high-tech (toute proportion gardée), demande à son petit-fils chéri d’aller à la ville la plus proche pour y accomplir trois exploits : vendre la vache familiale, acheter une icône de St. Nicolas et un souvenir, puis ramener une épouse. En s’exécutant, le garçon rencontre des comédiens qui s’engagent dans des matchs de catch parodiées à outrance, et dans l’intervalle le grand-père séduit l’aguichante institutrice locale. Leur cortège de mariage se dispute la priorité de passage, sur l’étroit chemin de campagne, avec un cortège funèbre. Petit décodage, en guise de conclusion : Que peut faire de mieux un Serbe à l’heure actuelle, que de se moquer de tout et de tout le monde ? Avec son frère compositeur, Kusturica transforme la tragédie de sa nation en joyeuse fête.

P. M. Marczell