Notules CD - décembre 2006 / II

A propos de : Renée Fleming : Hommage / Anna Netrebko- Russian Album / Bryn Terfel : Tutto Mozart / Haendel - Les nouvelles 4 Saisons

Article mis en ligne le décembre 2006
dernière modification le 22 janvier 2012

par Eric POUSAZ

Renée Fleming - Hommage


Cette artiste, dont on veut déjà faire une des grandes divas du 21e siècle, offre dans ce généreux programme une démonstration plus que convaincante de sa suprématie actuelle sur les scènes mondiales. (Signalons au passage qu’une de ses rares apparitions sur un plateau d’opéra en 2007 aura lieu à Zurich aux côtés de Thomas Hampson dans “Arabella” de Strauss…) La voix est tout simplement irrésistible : somptueuse, large mais d’une maîtrise parfaite, ondoyante et miroitante jusque dans les difficiles notes de passage entre les registres au haut de la tessiture. De plus, la cantatrice ne vise pas la facilité en offrant, dans son récital, des
extraits de “Dalibor” de Smetana, de “Oprichnik” de Tchaïkovski, du “Miracle d’Héliane” et de “Kathrin”, deux opéras oubliés de Korngold ou encore de “Cléopâtre” de Massenet… A l’entendre se glisser avec une délectation audible dans les volutes sensuelles de ces partitions délaissées, la chanteuse nous donne déjà envie d’en connaître plus long sur elles. Et surtout, elle apporte la preuve que, dans un cocktail d’airs, les découvertes font souvent plus plaisir que le sempiternel retour des émois d’une “Traviata” car au plaisir de l’écoute d’un organe aussi parfaitement adapté à ce répertoire s’ajoute celui de savourer des mélodies à peine moins faciles d’accès que celles des tubes habituels de l’art lyrique. Le timbre de Fleming fait preuve d’une générosité presque excessive dans les volutes chères à Korngold ou les langoureux accents d’“Adrienne Lecouvreur” de Cilea. On souhaiterait parfois, il est vrai, que la cantatrice creuse plus profondément le profil mélodique des personnages abordés. Mais prises dans la mosaïque de ces styles variés servis avec un art aussi consommé du coloris passionné, ces vignettes composent un menu de luxe, peut-être trop riche en calories mais tellement léger à l’oreille… et l’accompagnement plutôt fougueux de l’inattendu Valery Gergiev à la tête de ‘son’ orchestre du Théâtre Marinsky ajoute encore a plaisir de ce voyage à travers les répertoires nationaux. (1 CD Decca avec textes et analyses en 3 langues, dont le français)

Anna Netrebko- Russian Album


Pour ceux que gênent la publicité tapageuse faite autour de cette cantatrice que certains veulent déjà voir endosser les oripeaux de Callas ou de Sutherland, ce CD tombe à point nommé. Car dans la musique russe, ici représenté, la jeune cantatrice russe est vraiment digne de tous les éloges qu’une publicité démente empile sur ses épaules encore frêles. Et ici les traquenards sur lesquels elle trébuche encore dans le répertoire italien ou français traditionnel (les traits virtuoses empâtés du Sempre Libera de sa “Traviata” salzbourgeoise ou les aigus frêles jusqu’à l’acidité de sa “Juliette” de Gounod abordée à Vienne ou de sa “Manon” de Massenet à Los Angeles) n’existent tout simplement pas pour elle. Les ouvrages russes, qu’elle a servis régulièrement dans ses années de formation au Théâtre Marinsky de Saint-Pétersbourg sous la direction de Gergiev, ne possèdent aucun secret pour elle. Son portrait de la “Ludmilla” de Glinka est ensorcelant par son punch autant que par son naturel désarmant dans les moments les plus exposés, son approche des ouvrages de Rimski-Korsakov allie avec maestria la chaleur de l’accent aux décharges d’adrénaline que procure des difficultés techniques vaincues avec le sourire, et la longue scène de la lettre d’“Eugène Onéguine” de Tchaïkovski s’inscrit d’emblée dans la droite ligne des meilleurs gravures que l’on doit à Galina Vichnevskaïa, une artiste dont elle possède la désarmante naïveté dans ce rôle, mais qu’elle dépasse nettement par la beauté intrinsèque d’un timbre encore plus large et naturellement léger quand la situation dramatique l’exige. Ecoutez, à titre d’exemple, dans la 3e séquence de la scène, ce moment de doute où la cantatrice laisse planer sa voix sur la toile de l’orchestre avec une sorte d’abandon dont l’effet, sur l’auditeur, est tout simplement ensorcelant. Si l’on ne devait posséder qu’un disque de ‘la’ Netrebko, ce devrait être celui-ci ; et cela d’autant que le chef, un brillant quatuor de solistes, les chœurs et l’orchestre du théâtre saint-pétersbourgeois ajoutent une note d’authenticité appréciée dans ces pages à l’orchestration foisonnante dont les orchestres européens ne savent souvent que faire… (1 CD DG avec textes des airs en traduction française)

Bryn Terfel - Tutto Mozart


Réunir sur un CD les grands airs et duos que Mozart a réservés à une voix masculine grave est une fausse bonne idée. L’entreprise permet bien sûr d’apprécier les qualités superlatives d’un des meilleurs chanteurs de sa génération, mais les pièces musicales, écoutées à la suite l’une de l’autre, ne forment pas un tout satisfaisant : les styles sont trop divers et la durée des airs se révèle en général trop brève pour que le chanteur puisse vraiment construire un personnage devant nous. On apprécie l’humour terre-à-terre de ce Papageno exceptionnellement bien chantant, on frémit d’aise à la sérénade de ce Don Juan plutôt noir et mystérieux, on sent la rouerie de ce Comte dont le verbe haut et l’intonation coupante n’entendent faire qu’une bouchée de la coquette Susanne avant son union avec Figaro. Mais l’ensemble a quelque chose de disparate, comme si les climats et effets dramatiques des airs choisis se contredisaient par manque de transition ou de richesse de nuances dans le clair-obscur des désirs refoulés. Mais on ne saurait malgré tout bouder le plaisir que procure ce timbre d’une admirable projection et d’une générosité plutôt rare dans cette tessiture sur les scènes actuelles. Sir Charles Mackerras et le Scottish Chamber Orchestra, à qui l’on doit (chez Telarc) de magnifiques intégrales des grands opéras issus de la collaboration du compositeur avec Da Ponte, imposent avec succès une approche toute de légèreté et de fantaisie de l’idiome mozartien. Ils contribuent de façon décisive au succès d’une entreprise qu’on ne souhaite pourtant pas entendre renouvelée trop souvent. (1 CD DG avec textes, mais sans français)

Haendel - Les nouvelles 4 Saisons


Le hautboïste Albrecht Mayer est un amateur inconditionnel des opéras du grand maître saxon. Et il a toujours regretté de ne pouvoir aborder ces moments de musique qu’en auditeur passif. Aussi a-t-il décidé de raviver l’art du pasticcio, si fréquent au 18e siècle que les plus grands compositeurs ne dédaignaient pas de s’y adonner eux-mêmes (Haendel, Bach, Mozart ne se gênaient en effet pas pour réutiliser dans un nouveau contexte un matériau musical dont ils étaient particulièrement satisfaits … ou qu’ils jugeaient plus prosaïquement utile lorsqu’il leur permettait de livrer dans les temps impartis une commande pressante !). Il a donc choisi dans l’immense production lyrique de Haendel plusieurs airs qu’il a agencés pour en faire des vrais concertos, ou plutôt des suites, en veillant à ne pas transformer à l’excès leur substance musicale (Dans la plaquette d’accompagnement, l’origine de chaque mouvement est scrupuleusement notée…). Il en résulte quatre évocations de chacune des saisons qui s’imbriquent avec la même liberté que les diverses mélodies d’un air d’opéra en trois parties parfois introduites par un récitatif accompagné. Si les puristes peuvent à juste titre ( ?) froncer le sourcil, l’amateur de musique baroque ne peut que se réjouir de retrouver quelques-unes des plus belles trouvailles mélodiques de Haendel présentées avec une rare éloquence par un soliste au métier souverain et un ensemble instrumental qui fait preuve d’un rare sens de l’à-propos dramatique. Les moments les plus connus (extraits d’“Alcina”, de “Serse”, de la “Water Music” ou de “Rinaldo”, sans parler de l’increvable Entrée de la Reine de Saba de “Solomon” exécutée en guise d’ouverture) s’amalgament parfaitement avec des pièces plus rares mais non moins séduisantes. Au final, pour qui aime l’originalité du procédé, ce CD se révèle une des agréables découvertes de la production discographique de cette année… (1 CD DG)
Eric Pousaz