Centre Pompidou : la quête de l’immatériel
Centre Pompidou : Yves Klein

Rétrospective qui met en évidence les multiples dimensions de l’activité artistique d’Yves Klein.

Article mis en ligne le décembre 2006
dernière modification le 19 octobre 2007

par Françoise-Hélène BROU

Sous le titre Corps, Couleurs, Immatériel, l’exposition offre une rétrospective de l’œuvre d’Yves Klein, artiste majeur de la seconde moitié du 20ème siècle dont la carrière s’arrête brutalement à 34 ans. Le parcours met en évidence
les multiples dimensions de son activité artistique, ses anticipations, qui le révèlent proche des préoccupations artistiques d’aujourd’hui.

L’exposition s’articule en trois parties traitant chacune un thème majeur de l’œuvre de Klein : Imprégnation, lllumination de la matière, Incarnation. La force spirituelle de la couleur rythme l’ensemble de la présentation qui se décline en bleu, or et rose. Les valeurs du vide, de l’immatériel, de l’éphémère résonnent en contrepoint, affirmant un univers personnel marqué par la nature physique et métaphysique du cosmos. Les œuvres présentées ont été réalisées au cours des sept années de la carrière de l’artiste de 1955 à 1962, année de sa mort.

Imprégnation
La première étape, « Imprégnation », aborde la problématique de la peinture monochrome, dont Klein n’est pas l’inventeur, ce qu’il sait parfaitement. L’artiste revisite le concept en élaborant un processus qui tend à restituer une prééminence à la nature physique et phénoménologique de la matière colorée. C’est à ce moment qu’il crée son fameux pigment bleu IKB (International Klein Blue), d’une profondeur et d’une pureté exceptionnelles dont le pouvoir d’imprégnation est particulièrement puissant. Les œuvres ou objets recouverts de ce pigment deviennent des supports de la couleur, dotés d’un « épiderme vivant » qui suscite toutes sortes d’associations avec l’espace : urbain, marin ou cosmique. Le pouvoir de dilatation du bleu transforme la monochromie en rayonnement se propageant hors du cadre du tableau pour investir l’environnement immédiat. Le bleu est la première étape de la conquête de l’immatériel marquée par les séries de monochromes bleus sans titre, “l’IKB 66”, “California”, la série des “Reliefs planétaires” ou celle des “Reliefs d’éponges”.

Illumination de la matière
A l’époque bleue dite « pneumatique » succède celle de l’or, il s’agit en vérité d’une trilogie qui se poursuit dans un ordre précis, comme nous le verrons, avec cette matière hautement symbolique. Klein maîtrise la technique de dorure à la feuille dès 1949 et se propose avec la série des “Monogolds” d’explorer les différentes techniques de transmutation, au sens alchimique, « de la matière en art ». L’artiste s’enthousiasme pour l’or qui est selon lui « L’illumination de la matière dans sa qualité physique profonde ». Il élabore un discours personnel où se mêlent les doctrines alchimiques, bibliques, rosicruciennes et un certain réalisme mystique. Dans cette phase, les œuvres réalisées avec le feu constituent une étape intermédiaire qui représente une sorte de synthèse ou une tentative de concilier les forces antagonistes de la nature : « Le feu est bleu, or et rose aussi. Ce sont les trois couleurs de base dans la peinture monochrome, et pour moi, c’est un principe d’explication du monde ». Les Peintures au feu et les “Cosmogonies” que l’on découvre dans cette section de l’exposition expriment les « marques de l’instant », elles peuvent être considérées comme des « empreintes d’éphémères forces naturelles » et préfigurent à ce titre l’ultime transmutation de l’œuvre d’Yves Klein.

Incarnation
Le troisième moment de la trilogie colorée est celui de l’Incarnation qui s’exprime avec les célèbres “Anthropométries” et les monochromes roses intitulés “Monopinks”. Ici le corps, loin de son rôle de modèle traditionnel et essentiellement passif, s’impose comme une entité active, polyvalente et polysémique. En effet, le rose qu’il soit en version monochrome ou conjugué au bleu, sublime métaphoriquement la couleur de la chair. Les empreintes de corps quant à elles jouent sur un double registre, d’abord performatif puisque les corps sont utilisés et manipulés activement tels des pinceaux ou des rouleaux. Ces traces corporelles agissent ensuite sur le plan de l’iconicité car une fois imprimées sur les surfaces de papier, leurs agencements prennent la forme de signes graphiques, construisant ainsi une sorte de code ou de système signifiant, on pourrait raisonnablement parler d’une écriture. On est d’ailleurs frappé d’y voir des analogies avec l’œuvre graphique d’Henri Michaux dont les relations ambivalentes avec les signes de la langue sont un point de référence, à cet égard on rappellera aussi le grand intérêt de Klein pour la calligraphie japonaise qu’il considère comme une empreinte de l’esprit.
In fine la trilogie se fait trinité, le système plastique crée par l’artiste avec ses trois couleurs qu’il qualifie de « Nouvelle réalité trichrome » aboutit à leur réunion dans des œuvres fonctionnant comme des triptyques, en témoignent par exemple : « Ex-Voto dédié à Sainte Rita de Cascia par Yves Klein », « Au nom du bleu, de l’or, de l’immatériel… » ou encore « Ci-gît l’Espace ». Dans un esprit syncrétiste Klein s’approprie des dogmes catholiques de la Trinité et de l’Incarnation à des fins artistiques, il investit la figure du Christ, voire celle de Dieu, organisant et ritualisant un culte personnel, « Le peintre comme le Christ dit la messe en peignant et donne son corps de l’âme en nourriture aux autres hommes ; il réalise en petit le miracle de la Cène dans chaque tableau. » Les paradoxes mystiques et spatiaux de l’artiste ont été largement incompris, tout comme ses positionnements situationnistes, psychogéographiques, lettristes, architecturaux et urbanistiques. Il semble que plus on découvre les infinies ramifications de son œuvre, plus celle-ci s’éloigne de la sphère du Nouveau Réalisme où la critique d’un Restany l’a figée. Dans ce sens, l’exposition que lui consacre le Centre Pompidou permet de reconsidérer et de mieux comprendre la contribution décisive d’Yves Klein dans l’évolution des arts visuels et plastiques de la seconde moitié du 20ème siècle.

Françoise-Hélène Brou

« Yves Klein, Corps, Couleur, Immatériel ». Centre Pompidou. Jusqu’au 5 février 2007.
Les citations sont extraites du catalogue de l’exposition.

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