Le cinéma au jour le jour
Cine Die - avril 2020

compte-rendu

Article mis en ligne le 2 avril 2020
dernière modification le 6 mai 2020

par Raymond SCHOLER

On évoque la Cérémonies des Oscars avant de se rendre à la Berlinale.

La Cérémonie des Césars
Le 28 février eut lieu, sous haute protection policière, la grand-messe du cinéma français, en dépit de la démission en bloc, le 13 février, du comité de direction de l’Académie des Césars. Malgré les injonctions du ministre de la culture, Franck Riester, qui, petit Goebbels en herbe, avait déconseillé aux votants de distinguer Polanski, ceux-ci avaient passé outre et livré sans doute le plus équitable et mérité palmarès depuis belle lurette. Rappelons aux lecteurs qui n’en auraient cure que Polanski y fut sacré meilleur réalisateur. L’honneur du cinéma français était donc sauf, n’en déplaise à la pasionaria Adèle Attouchée qui quitta la Salle Pleyel dès que le nom du gagnant honni fut prononcé, pour aller ensuite confier sa douleur au Völkischer Beobachter de son séide Edwy Plenel, c’est-à-dire Mediapart. Il n’empêche que la gêne régnait souveraine parmi les convives, car non seulement ils se sentaient observés par les caméras qui allaient guetter la moindre réaction pour Instagram et autres sites d’intimidation populaire, mais aussi parce que dans la rue, les schutzstaffel d’Osez le féminisme manifestaient bruyamment leur présence et qu’à l’intérieur, la présentatrice Florence Foresti atteignit des sommets d’ignominie en se moquant de la petite taille de Polanski. On peut lui conseiller de se produire en tandem avec Dieudonné. Bref, la mémoire retiendra surtout que la 45e cérémonie des Césars fut au féminazisme un peu ce que le putsch de la Brasserie fut à l’hitlérisme. Il appartient désormais aux démocrates de ne pas céder la place aux extrémistes : suivons les courageuses Fanny Ardant, Carla Bruni et Peggy Sastre !

« Sheytan Vojud Nadarad / There is no Evil »
© Cosmopol Film

70e Berlinale - Compétition
Pour l’Ours d’or, le jury international présidé par Jeremy Irons jeta son dévolu sur le nouveau film de l’Iranien Mohammad Rasoulof, Sheytan Vojud Nadarad / There is no Evil . Montré évidemment en l’absence de son auteur, sujet d’une interdiction de sortir du pays depuis 2017, voilà à ma connaissance le premier film iranien sans la moindre référence à Dieu ou à son Prophète. L’Iran étant après la Chine le pays qui a le plus massivement recours aux exécutions (253 en 2018), Rasoulof examine les effets de celles-ci sur les bourreaux. Dans un premier sketch, un citoyen de la classe moyenne – dénotée par la voiture, l’appartement et les habitudes de consommation - s’occupe toute la journée de sa famille avec une sollicitude exemplaire et se lève en pleine nuit pour aller effectuer un boulot dont il ne souffle mot : il pousse 5 boutons qui actionnent les trappes qui s’ouvrent sous les pieds de 5 futurs pendus. Dans le deuxième sketch, une jeune recrue, désignée à la même tâche dans une prison-caserne, ne supporte pas l’idée d’ôter une vie. Or, ces soldats doivent à tour de rôle s’y atteler, s’ils veulent avoir le droit de faire des études et l’espoir d’avoir un passeport. Les copains essaient de le convaincre qu’un moment de gêne est vite passé, mais il échafaude un plan de fuite avec l’appui de sa copine. Dans le récit suivant, le soldat qui a gagné une perm de 3 jours grâce à une exécution, se rend compte trop tard qu’il vient d’assassiner un ami de sa fiancée. La dernière histoire montre un médecin qui a payé son refus d’exécuter d’une relégation en province. Un réquisitoire d’une justesse implacable.

Blanche Gardin et Vincent Lacoste dans « Effacer l’historique »

L’Ours d’argent spécial fut attribué à la très jouissive comédie de Benoît Delépine et Gustave Kervern, Effacer l’historique . Le film dresse un inventaire des situations embarrassantes (les chantages aux sextapes et les mises en ligne d’appels au mobbing) ou énervantes (les preuves que vous n’êtes pas un robot, p.ex.) que nous infligent les portables et les sites où nous effectuons des achats en ligne avec des rabais mirobolants, mais aux pièges insoupçonnés. Porté par des comédiens d’une alacrité à toute épreuve, Blanche Gardin (qui a la particularité de ne pas se souvenir de ses frasques amoureuses), Corinne Masiero (qui a perdu son travail pendant lequel elle regardait compulsivement des séries) et Denis Podalydès (qui veut sauver sa fille des harcèlements sur les réseaux). Les trois se liguent et consultent un hacker (Bouli Lanners, qui vit dans une cabine d’éolienne, en quelque sorte dans l’œil du cyclone) : comment effacer toutes les traces numériques indésirables ? Détail extra-diégétique : une partie de l’action se déroule à l’île Maurice, lieu de naissance de Kervern, que le critique de Variety confond promptement avec la Mauritanie.

Justin Korovkin et Giulia Melillo dans « Favolacce »

L’Ours d’argent du meilleur scénario fut remporté par les frères Fabio et Damiano D’Innocenzo pour leur film Favolacce . Dans un faubourg romain de maisons individuelles où les familles rivalisent de signes de réussite, tout en restant frustrés de leur existence, les enfants sont laissés à eux-mêmes et expérimentent les premiers émois amoureux. L’internet et les jeux vidéo ont pris le relais d’une éducation responsable et les liens d’affection intrafamiliaux sont devenus inexistants ou pervertis par des démonstrations de copinage. Il n’est donc pas étonnant que les rejetons les plus sensibles cherchent des échappatoires vers un ailleurs qui peut s’avérer extrêmes. Le sujet est donc très fort, mais l’agencement des séquences, et par conséquent leur portée auprès du spectateur, est souvent d’une brutalité qui laisse prévoir une meilleure réception à la deuxième vision. Parmi les acteurs, tous criants de justesse, émerge Elio Germano en père de famille monstrueux et malfaisant, sujet aux crises de rage existentielle destructrices. Il a d’ailleurs eu droit à son propre Ours d’argent du meilleur acteur, mais pour une biographie (un tantinet sommaire, mais heureusement très colorée) du peintre Antonio Ligabue, réalisée par Giorgio Diritti sous le titre Volevo Nascondermi .

Elio Germano dans « Volevo Nascondermi »

L’Ours de la meilleure actrice est allé à Paula Beer pour sa prestation d’ Undine dans le film homonyme de Christian Petzold, bouleversante variation autour de la nouvelle classique du Baron de la Motte Fouqué, transposée pour les besoins de la modernisation à l’époque actuelle et dans les eaux qui irriguent Berlin : le chevalier à l’amour fou est ici un spécialiste des soudures subaquatiques sur des valves grippées.

Le Coréen Hong Sang-soo a obtenu l’Ours d’argent du meilleur réalisateur pour The Woman who Ran , comédie minimaliste où une trentenaire profite d’un voyage d’affaires de son mari pour rendre visite successivement à trois anciennes amies, impliquées comme elle dans des intérêts artistiques, qui vivent dans le même faubourg champêtre de Séoul. De longs plans de dialogues entre les femmes se suivent, modulés par de chastes mouvements de zoom, mais ce qui se dit est d’une telle simplicité et évidence qu’on reste accroché parce que la vérité de ces personnages saute aux yeux comme dans une pièce de Tchékhov.

John Magaro dans « First Cow »

Trois films excellents ont été balayés sous le tapis par le jury.
First Cow de l’Américaine Kelly Reichardt revient aux origines du capitalisme dans l’Oregon du début du 19e siècle, lorsque ce coin de l’Ouest était uniquement peuplé d’Indiens, de trappeurs, de main-d’œuvre immigrée et de quelques rares fortunes britanniques éprises d’exotisme. Tel ce personnage incarné par Toby Jones qui a épousé une Indienne et construit une maison meublée dans le style Regency en bordure d’un comptoir situé le long d’un fleuve. Un beau jour, on voit arriver, sur un radeau bien manœuvré, une vache laitière, merveille dans cette contrée sauvage. Commandée par le riche Anglais pour accommoder son thé quotidien. Attachée à un arbre pendant la nuit, elle se verra bientôt traite en catimini par un duo invraisemblable : un cuisinier expérimenté, Cookie, qui vient de perdre son emploi de cuistot d’expédition, et un Chinois, King-Lu, accusé de meurtre, en fuite. Après de longues délibérations sur leur potentiel économique, les deux ont trouvé la niche de marché imparable : vendre des petits gâteaux (oily bread), confectionnés avec du vrai lait, à des palais qui n’en ont plus goûté depuis leur enfance. Le succès est phénoménal et dure jusqu’au moment où le propriétaire de la vache comprend pourquoi sa bête donne si peu de lait. Récit d’une grande simplicité, le film magnifie l’humanité des petites gens comme une sorte de daguerréotype mouvant de jadis, capté, en toute logique, dans le format carré des débuts du cinéma.

Albrecht Schuch et Welket Bungué dans « Berlin Alexanderplatz »

Berlin Alexanderplatz de l’Allemand d’origine afghane Burhan Qurhani transpose le classique d’Alfred Döblin dans le Berlin contemporain, en transformant le manœuvre Franz Biberkopf en migrant noir sans papier. Quand, après la fuite d’Afrique, Francis se réveille sur une plage méditerranéenne, il est décidé à commencer une vie réglée et décente. Mais sans permis de travail, il finit par se laisser suborner par les mafieux, exécutant des tâches de plus en plus criminelles sous l’emprise d’un Méphistophélès sadique et pervers, Reinhold. La rencontre avec la prostituée Mieze marque une pause de bonheur, mais elle sera de courte durée. Francis est interprété par un sosie peu rigolo d’Omar Sy, le Bissau-Guinéen Welket Bungué, imposant de taille et de contenance. Son mauvais génie est joué par son exact contraire, Albrecht Schuch, fluet et voûté. Des acteurs d’exception, qui portent admirablement ce récit de 3 heures.

Nina Hoss et Lars Eidinger dans « Schwesterlein »

Le film suisse de la compétition, Schwesterlein , le premier film de fiction des Lausannoises Stéphanie Chuat et Véronique Reymond depuis La petite chambre (2010), réunit également deux monstres sacrés du cinéma allemand, Nina Hoss et Lars Eidinger, dans les rôles de jumeaux fusionnels qui traversent une crise qui ne connaîtra qu’une issue, puisque le frère, acteur à la prestigieuse Schaubühne, est atteint d’un cancer incurable et que la sœur remue ciel et terre pour qu’on lui donne encore une occasion de remonter sur les planches, au grand dam de sa propre vie conjugale. Le travail artistique comme essence vitale a rarement été mieux mis en évidence.

Il y eut aussi un navet dans cette compétition, Siberia d’Abel Ferrara. Un mystifiant fourre-tout, qui commence dans les étendues glacées du Grand Nord sibérien, se poursuit dans une caverne et finit dans le désert, tout en confrontant l’alter ego du cinéaste, Willem Dafoe, à des éléments disparates de ses souvenirs. Assommant.

Raymond Scholer