Le cinéma au jour le jour
Cine Die - juin 2020

Chronique

Article mis en ligne le 1er juin 2020
dernière modification le 2 juillet 2020

par Raymond SCHOLER

Une fois n’est pas coutume, il n’y aura pas de compte-rendu de festival, mais une chronique qui s’intéressera au “masque au cinéma“. Mais il ne sera question ni de masques de soins, ni de masques de protection, ni de masques mortuaires, mais uniquement de masques de déguisement.

Le déguisement commence avec le maquillage : d’ailleurs le terme allemand Maske, utilisé tant au théâtre qu’au cinéma, désigne le maquillage. Avez-vous vu en début d’année le film Bombshell / Scandale de Jay Roach qui évoquait la première (2016) affaire retentissante (et annonciatrice de celle de Weinstein) d’harcèlements sexuels, exercés à l’égard de ses présentatrices par Roger Ailes, le tout-puissant chef de la chaîne Fox News ? Les révélations scandaleuses de Gretchen Carlson (jouée par Nicole Kidman) et Megyn Kelly (Charlize Theron) auront raison des velléités prédatrices de leur chef que Rupert Murdoch envoie en retraite anticipée au prix de 40 millions de dollars de compensation. C’est sa veuve qui en profite, puisqu’il meurt quelques mois plus tard. Quand, dans le film, Madame Theron fait son entrée, le spectateur est désarçonné : il devine qu’il s’agit de l’actrice qu’il connaît bien, mais en même temps il ne la reconnaît pas. Ceux qui voudraient savoir comment on a transformé la star en une version qui se rapproche autant que possible de la personne qu’elle incarne regarderont avec profit le lien suivant et reconnaîtront que le maquillage dans le cinéma moderne a atteint, grâce à un mélange d’ajouts prothétiques, souvent créés par des imprimantes 3D, un degré de vraisemblance vertigineux. Heureusement que le cinéma n’est pas toujours obligé de singer avec autant de méticulosité le réel.

Charlize Theron dans « Bombshell / Scandale » de Jay Roach
© Metropolitan FilmExport

Quand une transformation d’identité est requise, la simple substitution d’un corps par un autre peut toujours faire l’affaire, comme à l’époque de Méliès. Dans La piel que habito (2011) de Pedro Almodovar, où un chirurgien de génie (Antonio Banderas) transforme contre son gré le violeur de sa fille, au moyen de multiples opérations chirurgicales, en sosie parfait de sa femme, brûlée vive dans un accident de voiture, il fallait simplement, aux différents stades de la métamorphose cacher le visage par un masque (justifié diégétiquement par la nouvelle peau que le médecin met au point) avant de substituer la superbe Elena Anaya à Jan Cornet.

Antonio Banderas, Elena Anaya dans « La piel que habito » de Pedro Almodovar
© Pathé Distribution

Un masque sert en effet essentiellement à cacher ce qui est dessous. La dissimulation est le premier objectif du masque. Le porteur veut rester incognito. Comme les participants au carnaval de Venise. Comme les adeptes du Ku Klux Klan. Dès le premier western, The Great Train Robbery (1903) d’Edwin S. Porter, le bandana ou foulard que les cowboys portent noué au cou leur sert à camoufler le nez et la bouche, si l’envie les prend de dévaliser leur prochain. Vite mise en place, vite retirée, cette petite pièce de tissu devient le masque du bandit de grand chemin par excellence. Souvent le bandana n’est monté vers les yeux qu’au moment où son propriétaire franchit la porte de la banque. Dans les braquages modernes, de vrais passe-montagnes en caoutchouc ou en plastique à motifs terrifiants ou satiriques ont pris le relais. Dans Point Break (1991) de Kathryn Bigelow, le gang des surfeurs arbore les portraits des quatre derniers présidents des États-Unis, une vision qui désarçonne les victimes.

« V for Vendetta » de James McTeigue

Dans The Town (Ben Affleck, 2010), les gangsters se déguisent en religieuses, dans 30 Minutes or Less (Ruben Fleischer, 2011) ils arborent des masques de singes grimaçants. Les véritables génies du crime, ceux qui ne seront jamais identifiés, sont toujours masqués complètement. Fantômas peut servir d’exemple : dans la première série (1913-1914) de Louis Feuillade, le criminel porte une cagoule, dans celle d’André Hunebelle (1963-1967) un masque en latex lui offre un second visage, sans trait et qui semble continuellement esquisser un sourire sarcastique. Ce type de masque convient aussi très bien aux opposants politiques, qui veulent manifester contre un système totalitaire, comme dans V for Vendetta (roman graphique d’Alan Moore (1982-1990) et film de James McTeigue (2006)) : le masque Guy Fawkes (d’après l’auteur de l’attentat à l’explosif contre le Parlement anglais en 1605) est devenu iconique. Les antigouvernementaux de tous poils, les défenseurs du droit à la liberté d’expression d’Anonymous le revendiquent comme un signe de reconnaissance. Du moins, un tel masque cache vraiment les traits, alors que Le Masque de Zorro (Martin Campbell, 1998) peut uniquement tromper sur la marchandise, si on n’a jamais rencontré son porteur avant. Avouez que le loup noir, cette bande qui entoure les yeux fait vraiment riquiqui ! Mais le poids de la tradition est si fort que le spectateur s’en accommode. Après tout, le premier film du justicier est déjà centenaire ( The Mark of Zorro de Fred Niblo, 1920) et Douglas Fairbanks était tout aussi reconnaissable sous son cache que Banderas l’est maintenant. À l’instar d’Orson Welles qu’on reconnaît sans peine sous tous les faux nez dont il s’affuble.

« Joker » de Todd Phillips
© Warner Bros. / TM & © DC Comics / Niko Tavernise

Le masque de Batman (1943 – 2016) perfectionne celui de Zorro en ayant au moins la décence de couvrir également le crâne et le nez, rendant une identification un peu plus difficile. Si un justicier a recours au masque, la symétrie exige que le méchant qui entrave constamment son action bénéfique fasse de même. D’où l’existence du personnage du Joker , dont le film oscarisé (2020) de Todd Phillips raconte l’une des possibles genèses. Le masque que Joaquin Phoenix s’y concocte est autogène, un rictus permanent des muscles faciaux souligné d’un minimum de maquillage. Une autre influence de Zorro se remarque chez Les Indestructibles / The Incredibles (Brad Bird, 2004, 2018) : tous les membres – y compris le bébé - de cette délicieuse famille animée, dévouée corps et âme au redressage de torts, arborent une sorte de bande adhésive péri oculaire noire, comme signe distinctif de leur métier, sans doute. Peut-être aussi parce que ce sont des personnages dotés de pouvoirs spéciaux, des super-héros (ce que Batman et Zorro ne sont pas). Rares sont en effet les super-héros non masqués, car ils veulent tous protéger leur vie privée, ça se comprend.

« Wonder Woman 1984 » de Patty Jenkins

En voici trois qui sont à part : Wonder Woman 1984 de Patty Jenkins (2020) où Gal Gadot porte un casque de rien du tout, qui n’entame pas son beau visage rayonnant, et Black Widow (Cate Shortland, 2020), où Scarlett Johansson sera même complètement en cheveux. Et la seule différence entre Superman (Richard Donner, 1978) et Clark Kent est la paire de lunettes que porte le second. On a donc beaucoup de peine à comprendre les longues hésitations de Lois Lane. La mise en veilleuse de notre incrédulité est parfois difficile. Les super-héros des pays pauvres sont les hommes les plus forts physiquement, car la technologie coûte trop cher. Dans le cas de El Santo , catcheur mexicain, idole aussi bien des gosses que des adultes, et symbole de la justice et du bien, son passe-montagne argenté caractéristique l’a accompagné tout au long de ses 53 longs métrages (1961-1982). Quelquefois c’est le masque lui-même qui confère les pouvoirs surnaturels, comme dans The Mask (1994) de Chuck Russell, où le timide employé de banque se transforme, lorsqu’il met le masque vert trouvé dans une décharge, en Jim Carrey sous stéroïdes, une créature loufoque digne des personnages de Tex Avery qu’il affectionne.

« Au revoir là-haut » d’Albert Dupontel
© Jérôme Prébois / ADCB Films

Les masques peuvent aussi cacher une difformité, comme p.ex. le sac aux trous oculaires de Elephant Man (David Lynch, 1980), ou un défigurement, comme ceux des différentes adaptations de l’histoire de Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra , qui ont jalonné l’histoire du cinéma, ou encore ceux créés par la gueule cassée de la Grande Guerre dans Au revoir là-haut d’Albert Dupontel (2017). L’ancêtre de tous ces masques-là est évidemment celui d’Edith Scob dans Les yeux sans visage (1960) de Georges Franju. Ces êtres vivent normalement reclus, mais il arrive que ce ne sont pas eux qui veulent se cacher, mais leurs ennemis qui veulent qu’ils ne soient pas reconnus. C’est le cas de L’Homme au masque de fer , ce mystérieux prisonnier de l‘île Sainte Marguerite évoqué par Voltaire dans son Siècle de Louis XIV et qui a inspiré Le Vicomte de Bragelonne d’Alexandre Dumas et quelques films du même nom entre 1910 et 1998.

« Nightbreed » de Clive Barker

Restent les films d’horreur où les masques servent à caractériser les tueurs sadiques, le monstre, le mal. Le masque de Michael Myers dans Halloween (John Carpenter, 1978) fut calqué sur le visage de l’acteur William Shatner, le Capitaine Kirk de la saga Star Trek , peint en blanc et affublé de cheveux blonds. Celui de la série Scream (premier film en 1996) s’inspire du tableau Le cri d’Edvard Munch. Pour Jason Voorhees, le diabolique assassin hydrocéphale de la série Vendredi 13 , les auteurs ont simplement opté pour la protection faciale d’un gardien de but de hockey. Dans Nightbreed (Clive Barker, 1990), le psychothérapeute incarné par David Cronenberg (!) passe ses nuits à tuer en série, la tête recouverte d’un sac avec des yeux-boutons et une fermeture éclair en guise de bouche. Le taré de Texas Chainsaw Massacre (Tobe Hooper, 1974) s’est fabriqué un masque en peau (de visage) humaine, puisque c’est le matériau dont il préfère se vêtir.

« The Texas Chainsaw Massacre » de Tobe Hooper

Le masque a d’ordinaire un aspect anonyme. Il arrive qu’un personnage désire non pas être caché, mais pris pour un autre, bien connu. Dans Face/Off (1997) de John Woo, un agent fédéral (Travolta) réussit à neutraliser un terroriste (Nicolas Cage) et son petit frère (Alessandro Nivola). Nivola atterrit en prison, Cage, dans le coma, à l’hôpital. Il y a juste un petit problème, une bombe à retardement que les démineurs n’arrivent pas à désamorcer. Un chirurgien ôte le visage à Travolta et lui greffe celui de Cage, afin que l’agent, infiltré en prison, puisse tirer des informations de Nivola. Combien plus facilement Tom Cruise peut accomplir maintenant les mêmes tâches en revêtant un masque de latex prêt-à-porter plus vrai que vrai, accompagné d’un modulateur vocal collé sur la gorge, dans Mission Impossible , dont les épisodes constituent à chaque fois de véritables catalogues des nouveautés technologiques.

Restez prudents et ne quittez pas votre masque !

Raymond Scholer