Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mars 2021

compte-rendu

Article mis en ligne le 2 mars 2021
dernière modification le 5 avril 2021

par Raymond SCHOLER

Petit voyage dans la programmation de la 22e édition de Black Movie, Genève (online)

Alfredo Castro dans « Tengo miedo, torero »

Pour sa première édition exclusivement numérique, ce Festival international de films indépendants a montré un exemplaire degré d’organisation et de réactivité aux problèmes de connexion, dont bien des festivals pourraient s’inspirer. Comme d’habitude, je n’ai pas vu les films primés, car devant la pléthore de 84 titres en provenance de 48 pays, il fallait bien faire un choix. J’ai donc commencé par Tengo miedo, torero du Chilien Rodrigo Sepúlveda, où le plus grand acteur du pays, Alfredo Castro, incarne un travesti sexagénaire, la Loca del Frente, avec un naturel que bien des comédiens pourraient lui envier. L’histoire se passe dans les années Pinochet, quand les homosexuels s’exposaient encore aux persécutions politiques. Lors d’une descente de police dans leur cabaret, au cours de laquelle un de ses amis est froidement abattu, la Loca, toujours très féminine de dos, ne doit son salut qu’à l’intervention d’un jeune homme qui mime avec lui un enlacement passionné. Carlos est à la recherche d’une planque, car il fait partie d’un groupuscule d’opposition à la dictature qui attend une livraison d’armes. Quelle meilleure cachette que l’appartement d’une « tantouze » ? Entre les deux hommes naît une relation de confiance, Carlos opposant tout de suite une fin de non-recevoir aux tentatives de séduction de la Loca. Qui ne peut s’empêcher d’espérer encore et encore, à tel point qu’il risque même sa vie dans une manifestation de l’extrême gauche. À la fin, Carlos doit fuir vers Cuba et propose à la Loca de l’accompagner. Mais l’homosexuel semble plus au courant de la situation des gays au paradis de Castro que le guérillero en herbe. Un film avec la flamboyance nécessaire et autant de retenue que possible.

Jose Antonio Toledano et Karla Coronado dans « 50 o dos Ballenas se encuentran en la playa »

Autre opus latino-américain, avec un titre à rallonge : 50 o dos Ballenas se encuentran en la playa , du Mexicain Jorge Cuchi, montre deux jeunes de la classe moyenne, disposant de tous les conforts matériels, qui ont décidé de se suicider. Grâce aux réseaux sociaux, ils peuvent se contacter par le truchement du jeu dit « de la Baleine bleue » et se convaincre mutuellement d’accepter, de la part d’un anonyme maître de cérémonie, les 50 défis toujours grandissants qui vont du plus anodin (ne pas parler pendant 24 heures) au définitivement terminal. Le garçon, très articulé et manifestement très prévenant avec sa mère qui se fait du souci, a perdu depuis longtemps tout sens du réel, n’hésitant pas à tirer sur des gens et se demandant quelques minutes plus tard, s’il n’a pas causé trop de dégâts, avant d’oublier cet aspect de son acte tout de suite, comme s’il s’agissait d’un détail purement technique. La vraie suicidaire est la fille, qui concocte en secret tous les défis, pour avoir de la compagnie au moment ultime. Chez elle, la démission des parents est nettement la cause de son désir d’en finir. Les adultes ne sont presque pas vus de face, les deux jeunes acteurs sont d’une douceur mutuelle qui fait mal au cœur du spectateur déboussolé.

Monika Naydenova dans « Sestra »

L’Europe de l’Est est représentée par deux réalisatrices. La Bulgare Svetla Tsotsorkova dresse dans Sestra/Sœur un portrait tout en finesse d’une adolescente en mal d’attention, acculée à une existence morne (elle vend aux touristes les produits de la poterie artisanale familiale) dans un coin perdu de la campagne où il ne se passe pas grand-chose. Elle raconte aux acheteurs des histoires rocambolesques, voire tragiques, pour se rendre intéressante, augmenter la valeur de ses terres cuites ou leur créer une symbolique sous-jacente. Mais quand elle laisse libre cours à la jalousie qu’elle ressent pour sa sœur aînée, en s’inventant une liaison avec l’amant de celle-ci, les choses se gâtent. Gageons que le minois et le jeu convaincant de la juvénile intrigante (Monika Naydenova) ne passeront pas inaperçus des producteurs potentiels. Bad Roads de l’Ukrainienne Natalya Vorojbit décrit l’état des lieux à la frontière entre l’Ukraine et le Donbass en sécession. Quatre historiettes se suivent : la kafkaesque traversée de la ligne de démarcation par un directeur d’école arrêté avec une kalachnikov de démonstration dans son coffre ; deux adolescentes sur la place d’un village en ruines qui attendent leurs petits amis, des soldats, et une troisième, morigénée par sa tante ; une journaliste amenée par un milicien dans une cave pour y être agressée et humiliée à l’abri des regards et qui réussit à s’en sortir parce qu’elle n’arrête pas de parler aux tortionnaires qui se suivent, d’aller toujours dans leur sens jusqu’au moment où elle tombe sur un qui lui tourne longuement le dos, mis en confiance : mal lui en prendra. Pour finir, une cocasse rencontre entre une bourgeoise qui vient d’écraser une poule et les paysans propriétaires qu’elle veut dédommager et qui poussent la compensation à des hauteurs loufoques. Un sentiment de gâchis monumental se dégage de l’ensemble.

Ae-hwa Jeong dans « Gull »

L’Asie se manifeste avec 2 premiers films de réalisatrices : Gull/Mouette de la Coréenne Mi-jo Kim montre que le viol peut aussi concerner des femmes âgées : une poissonnière quinquagénaire ivre se fait violer à son insu par un collègue après une soirée arrosée, découvre du sang dans ses habits le lendemain et aura fort à faire pour faire reconnaître le crime par les autorités et l’auteur lui-même. À nouveau, il ne sied pas de faire des vagues : ce n’est pas bon pour la corporation. Lucky Chan-sil de Cho-hee Kim (je vous laisse deviner sa nationalité) accompagne la productrice d’un réalisateur dans le vent qui se retrouve soudain sans travail, lorsque celui-ci décède brusquement d’un AVC au moment où l’équipe fête la fin du tournage de son dernier film. Intimement associée à l’œuvre décalée de ce jeune prodige, elle est snobée par le milieu du cinéma, qui estime ses exigences sans doute trop spéciales pour se couler dans un moule industriel lambda. Elle se retire à la campagne et commence à se résigner à une vie dans un autre métier (femme de ménage d’une jeune actrice), lorsque la rencontre avec un enseignant de français qui écrit des scénarios dans l’attente d’une hypothétique carrière de réalisateur lui remonte le moral. De plus, elle noue des liens quasi familiaux avec sa vieille logeuse, elle, qui n’a jamais eu de temps pour une vie de famille. Cho-hee Kim était elle-même productrice de Sang-soo Hong et sa mise en scène toute en délicatesse se ressent de l’œuvre de son mentor.

Asel Sadvakasova dans « Ulbolsyn »

Également d’inspiration féministe fut Ulbolsyn du Kazakh Adilkan Yerjanov, où une actrice célèbre (une de ses publicités avait fait sensation, parce qu’on la voyait « nue », c’est-à-dire la gorge et les épaules dégagées en gros plan) réussit à extraire sa sœur adolescente d’un mariage arrangé avec un chamane quadragénaire contre la volonté de ses propres parents et d’une grande partie de la population locale, remontée contre cette pécheresse de la ville. Qu’elle soit obligée d’utiliser un vieux fusil comme argument n’est que trop justice, tant le patriarcat est figé dans sa bulle de supériorité. Un autre film kazakh, Les voleurs de chevaux de Lisa Takeba et Yerlan Nurmukhambetov, est un eastern majestueux tourné dans les steppes immenses au pied du Khan Tengri. On peut l’interpréter comme une sorte de Shane (George Stevens, 1953) à rebours, où le justicier apparaîtrait seulement – à point nommé - pour venger le père de l’enfant, pas pour le protéger. Sortant en effet de prison, il désire seulement revoir son ex-femme, car il est le géniteur du gamin. Quand le monde est de nouveau en ordre, tel Shane, il repartira au lointain. D’une simplicité narrative, mais d’une complexité psychologique exemplaires, et d’une beauté à couper le souffle.

Nadejda Gorelova dans « Un simple crayon »

Le même souffle qu’on retient aussi à la fin du tragique Prostoy Karandash / Un simple crayon de la Russe Natalia Nazarova. Une jeune enseignante d’arts graphiques, Antonina, arrive de Saint-Pétersbourg dans une ville perdue au Nord, où son mari, artiste également, végète en prison pour un vague délit culturel. Elle veut rester près de lui et a donc obtenu un poste au lycée du coin. Elle découvre vite que Misha, le rejeton d’une famille mafieuse (son frère est dans la même prison que son mari) rackette les gamins et terrorise les adultes. Bref, Micha n’en fait qu’à sa tête. Dans la provocation crasse comme Trump, pas dans la dialectique comme le Disciple (2016) de Kirill Serebrennikov (pour lequel Nazarova avait écrit Izmena (2012)). Les profs et l’administration détournent les yeux. Car tout le monde redoute la vengeance de l’aîné, s’il apprenait qu’on s’en était pris à son cadet. Antonina veut surtout faire arrêter les bastonnades que ce jeune loubard prodigue au plus doué de ses élèves. Ce qui va lui être fatal. Qu’elle arrive à entraîner auparavant une escouade de juvéniles férus de dessin dans des virées au crayon en pleine nature constitue une compensation sensorielle dans ce bel hymne à la gloire de l’éducation.

Viktoria Skitskaya dans « Dau.Degeneration »

Un autre film russe, d’une longueur inhabituelle (369 minutes), constituait le plat de résistance du festival. DAU.Degeneration de Ilya Khrjanovski et Ilya Permiakov tourne autour d’un établissement de recherche extravagant de l’ère soviétique qui a existé deux fois. D’abord au réel, comme Institut ultra-secret des Problèmes Physiques à Moscou, dont le physicien Lev Landau (sobriquet : Dau) dirigeait la Division Théorique entre 1937 à 1962. Un monde à part, qui vivait en quelque sorte en autarcie et s’adonnait à des expérimentations que les ignares considéraient comme loufoques, mais qui faisaient avancer les connaissances sur la suprafluidité et l’électrodynamique quantique. Un monde que Khrjanovski voulait recréer en construisant à Kharkiv le plus grand décor de cinéma en Europe, calqué sur l’Institut original, et en y faisant vivre et travailler à partir de 2008 plus de 10’000 participants, des savants, des artistes, des musiciens, des philosophes, mais aussi des cuisiniers, des infirmiers, des coiffeurs, des équipes de nettoyage, des agents des services secrets, selon les règles d’une reconstitution historique dynamique de la période s’étendant des 1938 à 1968. La recherche fut un peu moins sérieuse que dans le monde réel : soi-disant, on sondait les limites de l’intelligence et les modalités des comportements humains dans le but d’améliorer l’homo sapiens. Des caméras ont suivi des centaines d’acteurs non-professionnels jour et nuit, comme s’ils étaient observés par le KGB, portant les habits et mangeant la tambouille d’époque, et espionnant leur prochain. Ils étaient payés en roubles (d’époque) qu’ils pouvaient dépenser à l’intérieur du plateau. Le tournage prit fin en novembre 2011 et les décors furent démantelés.

Dmitry Kaledin dans « Dau.Degeneration »

Avec 700 heures de film enregistré et 6 années supplémentaires de postproduction, le projet recouvre maintenant 14 longs métrages, dont DAU.Degeneratsiy décrit les deux dernières années d’existence de l’Institut (1966-1968) avant sa fermeture par le régime. Le scénario se résume en quelques phrases : Le directeur nommé par l’État laisse la bride sur le cou à ses équipes de recherche, permet aux étudiants de faire sans cesse des fêtes bien arrosées et pimentées de cannabis : les jeunes se trémoussent sur la musique des Beatles, pendant que les vieux maugréent, les équipes de cuisine se biturent et le dirlo drague ses secrétaires. Un agent du KGB, qui assiste à toutes les discussions importantes en prenant des notes, piège ce dernier grâce à son assistante voluptueuse et le remplace à la tête de l’Institut. Il engage des fachos racistes (incarnés par de vrais néo-nazis), adeptes de la muscu et de la vie saine pour ridiculiser les jeunes dévoyés et leur faire peur. Lesquels débarrassent le plancher vite fait. Ensuite c’est au tour des autres mauvais Russes (et même des scientifiques étrangers invités) de subir les insultes des nervis. Et pour finir, ceux-ci, sur la demande expresse du nouveau directeur, détruisent l’Institut et assassinent ses habitants dans un vortex barbare de destruction. Au fil des six heures de projection, la fascination qu’inspire ce spectacle insolite, dont l’effet de réel est proprement bluffant, n’a guère faibli. Et je crois bien qu’on tient là un des grands films de l’année.

Raymond Scholer