Musée Jenisch, Vevey
Vevey : « XXL - le dessin en grand »

Monumental !

Article mis en ligne le 29 octobre 2021
dernière modification le 27 octobre 2021

par Vinciane Vuilleumier

La nouvelle exposition proposée par le Musée Jenisch nous fait découvrir les frontières du dessin – et elles sont situées bien au-delà de la région que nous attribuons traditionnellement aux médias graphiques.

Emmanuel Wüthrich (*1969), « Vague (I), », 2018
Lavis d’encre de Chine sur papier. 2400 x 3360 mm, 128 feuilles de format 297 x 210 mm. Collection de l’artiste © Emmanuel Wüthrich. Photographie : Emmanuel Wüthrich

Flirtant avec la sculpture, la peinture, la photographie, le dessin réinvente les codes qui le définissent, se fait monumental et vient même embarrasser l’architecture. On se représente d’habitude ces feuillets aux dimensions modestes, de ceux qu’une vitrine peut contenir, mais les œuvres XXL des trente-deux artistes contemporains que présente le musée viendront bouleverser les idées reçues : ici, les formats monumentaux défient l’architecture même, dévoilent ses limites et ses insuffisances.

Le dessin dans tous ses états
Le dessin se fait peinture murale, sol en PVC, sculpture… Les propositions de chaque artiste constituent l’emblème d’une question fondamentale et personnelle : jusqu’où peut-on pousser le dessin ? D’esquisse, de feuillet, de surface plane, il se fait vague, environnement, il devient monde où le regard papillonnant du spectateur ne peut que saisir une bribe à la fois, à droite, à gauche, le va-et-vient est inévitable – c’est la distance à l’œuvre, la chorégraphie pro-pre que chacune appelle chez le spectateur, les jeux qu’elles mènent avec l’espace et le temps que ces propositions mettent en scène.

Ariane Monod (*1975) « Vertigo », 2021
Dessin mural in situ au fusain, eau et gomme arabique. Environ 4580 x 4700 mm © Ariane Monod, Musée Jenisch Vevey. Photographie : Julien Gremaud

L’espace où se déploie Vertigo d’Ariane Monot, c’est l’angle de la première salle. Œuvre in situ, œuvre éphémère par excellence, elle grimpe à l’assaut des murs, vient flirter à la lisière du plafond : quatre mètres de hauteur où les mouvements organiques et délicats du fusain chargé de gomme arabique capturent cette tension magnifique entre la figuration et l’abstraction. Paysage, oui, peut-être, mais expression poétique avant tout. Ariane rencontre le lieu, fait émerger sur un petit format l’idée de l’image, et devant le mur blanc qu’elle questionne inlassablement – mur blanc qui lui résiste d’abord, mais qui contient toujours en puissance la vision à venir – elle attaque aux pinceaux la trame fondamentale, cette ligne serpentine qui part des ténèbres et va s’échouer dans les clartés des hauteurs dans le halo des lampes.
Elle ajoute la chair noire au pinceau, peu à peu, en retire l’excédent au chiffon, elle travaille une semaine durant, pendant les heures d’ouverture du musée – et c’est par respect pour l’espace autant que pour les œuvres de ses compères artistes, accrochées par l’équipe qui s’affaire autour d’elle, qu’elle emprisonne la poudre de fusain dans la gomme arabique, qu’elle en fait une pâte qu’elle travaille presque comme une aquarelle pour réduire autant que possible la poussière noire qui fait l’identité du médium. Elle prend le mur comme il est : aucune préparation de sa part, elle s’accommode du crépi, des accidents de la matière, elle me raconte même le mur qu’elle a peint une fois, un véritable palimpseste des œuvres in situ successives, et la différence des textures qui venaient faire chanter différemment son fusain.

À quelle hauteur commence l’espace ? d’Isabelle Schiper est une manière toute autre de questionner l’espace par le dessin. Ici, la surface plane dialogue avec le volume, quand le papier XXL est roulé en cylindre et lesté. Et le volume délicat des feuillets d’Emmanuel Wüthrich, le volume presque plan, dira-t-on, de ces feuilles pliées en bateau, baignées dans l’encre, dépliées, arrangées selon le hasard des lavis pour former cette vague, hommage à Courbet, hommage à ceux dont la Méditerranée a avalé le radeau… L’œuvre fait trois mètres sur deux, elle frappe par le velouté de l’encre, la trace du pliage qui rappelle la technique de la mise au carré, technique indispensable au report d’une œuvre d’un format à l’autre, mais surtout par cet accrochage si particulier – chaque feuillet tient par une petite pince, feuillet flottant et délicat qui marque par l’ombre ténue qu’il projette sur le mur, par le moindre mouvement d’air qui l’agite, qu’il prend à la surface de la paroi plus de liberté qu’un papier marouflé, qu’un papier encadré, qu’un papier plan.

Claude Cortinovis (*1967) « SHE (#22) », 2010
Encre à tampon noire sur papier Normaset puro quadrillé à la main au crayon bleu, 2000 x 2000 mm. Courtesy Galerie Gowen Contemporary, Genève © Claude Cortinovis, Galerie Gowen Contemporary, Genève . Photographie : Claude Cortinovis

Le sol du rez-de-chaussée prend un nouveau visage avec l’œuvre surprenante d’Anaïs Lelièvre. Stratum 10 est une intervention in situ qui déploie le dessin à l’horizontal. L’artiste veut le dessin invasif, le dessin immersif, et c’est à l’aide des outils numériques actuels qu’elle réalise sa vision : d’un dessin source qu’elle manipule, elle crée des supports qui soutiennent l’interaction avec le corps des visiteurs. Dépassant la fragilité du papier, elle reporte ses dessins sur du PVC dont elle habille les sols, afin d’offrir au spectateur l’occasion unique de déambuler à l’horizontale dans l’œuvre graphique. Traduction, trahison ? La migration de l’œuvre-source et la réflexion sur l’intermédialité ouvrent en tout cas de nouveaux horizons dans lesquels penser le dessin et son rapport à l’espace d’exposition.
Les pieds sur l’art, les pieds dans l’art ? les visiteurs découvriront en levant les yeux l’œuvre de Claude Cortinovis, SHE (#22), située idéalement à l’entre-sol, dans la distance ménagée par la première volée d’escaliers. Œuvre du travail méticuleux, rigoureux, presque mécanique, œuvre de la répétition inlassable, SHE est un portrait réalisé sur un format carré de deux mètres sur deux à l’aide d’un tampon encreur. Le quadrillage est réalisé à la main, chaque carré d’un demi-centimètre, comme il est d’usage dans la papeterie : « je fais lentement et maladroitement ce qu’une machine fait », s’amuse l’artiste. Il est vif, l’esprit en arborescence, les phrases se bousculent à ses lèvres, il s’en excuse en souriant. « Ma première œuvre, c’était un livre d’artiste, je finissais l’école, j’avais besoin de me cadrer, alors j’ai réalisé des séries de petits bonshommes ». Répétitions inlassables, ce sera d’abord les figures en bâton, puis les titres dont il recouvrira ses photographies, et pour sa série SHE, c’est le tampon encreur minuscule, le pixel noir d’encre, qu’il appliquera, patiemment, case après case.

Nouvelles frontières
Sensualité du geste au fusain qui ne prévoit rien mais ressent l’harmonie ineffable, jeux de hasard dans les bains d’encre de Chine, mise en volume de la surface plane, planification méticuleuse et réalisation quasi mécanique… L’exposition du Musée Jenisch nous fait autant découvrir les nouvelles frontières du médium graphique que les artistes contemporains explorent sans relâche, que la gamme incroyablement riche des processus créatifs et des procédés techniques – un face à face riche pour tout amateur de papiers et de pigments.

Vinciane Vuilleumier

Jusqu’au 27 février 2022

Visite guidée de l’exposition XXL - Le dessin en grand, animée par Nathalie Chaix et Pamella Guerdat, commissaires de cette nouvelle exposition : Jeudi 4 novembre à 18h30