Fondation Beyeler, Riehen
Riehen - Bâle : « Close - Up »

Quand le regard se donne à voir

Article mis en ligne le 28 octobre 2021
dernière modification le 3 janvier 2022

par Vinciane Vuilleumier

Neuf expositions pour le prix d’une : c’est le cadeau qu’offre la Fondation Beyeler à ses visiteurs jusqu’au 2 janvier 2022. « Close - Up » réserve en effet une salle aux neuf artistes exposées : l’occasion de découvrir l’œuvre de chacune dans un format condensé, et surtout d’aiguiser sa sensibilité au contact de neuf regards très différents sur la figure humaine.

C’est là que se trouve toute la richesse de cette nouvelle exposition : à travers neufs jalons importants de la peinture moderne et contemporaine, on tisse les liens et les différences, on goûte les particularités des propositions originales, et c’est ainsi qu’on déploie grâce à cette réunion en un même lieu, les remarquables nuances au cœur des genres du portrait et de l’autoportrait. Et si l’on se donne pour jeu de trouver derrière chaque œuvre la question qu’elle pose à l’individu, celui qu’elle saisit sur la toile et celui que la toile interroge, alors l’exposition devient une véritable enquête au cœur de notre humanité.

Capturer ce qui passe
Berthe Morisot saisit ses proches dans leurs espaces intimes, ouvrant le genre du portrait à de nouvelles mises en scène : elle ne cherche plus l’identité fixe dans les traits que capture le pinceau, mais celle, flottante, qui naît à l’occasion d’une situation particulière. L’individu est saisi dans l’évanescence d’un moment qui passe, et la peinture de Morisot finit par suivre le même chemin, quand l’espace s’évanouit finalement autour de la figure dans une gerbe de touches impressionnistes.

Ce sont des regards bien plus fermes qui nous font face dans les toiles de Lotte Laserstein : son œuvre berlinois des années 1920 s’inscrit dans le mouvement de la Nouvelle Objectivité, et c’est l’image de la Nouvelle Femme diffusée dans les médias qu’elle interroge avec ses pinceaux. Les jeux de regard sont subtils, d’ailleurs. Par exemple lorsqu’elle se représente l’œil ferme dans notre direction, dans ce splendide et lumineux Moi et mon modèle de 1929-30 – mais qui est le modèle, en vérité, qui est donc le sujet du tableau si la personne qu’elle fixe en peignant n’est pas la femme dans son dos, celle-là même dont la proximité physique dément la distance toujours nécessaire à l’acte de peinture ? Et que dire du poignant portrait de La Mère et l’Enfant de 1926 – comment ne pas reconnaître dans les deux océans limpides de la fille les pupilles ombragées par les années de la mère, et ces quatre mains qui reprennent le même mouvement, et ces lèvres charnues et roses… Est-ce un portrait d’une femme particulière et son enfant, ou celui, impalpable, du temps qui passe ?

Capturer ce qui passe, c’est aussi capturer tout ce qui fait la fragilité de l’existence humaine : la vieillesse, bien sûr, mais la maladie, les accidents, toutes les cicatrices qu’on gagne un jour et qui nous changent à jamais. Frida Kahlo se peignant dans sa chaise roulante, le portrait de son médecin sur le chevalet, dans ses mains des pinceaux trempés de sang, et ce cœur de palette ; Alice Neel plongeant le regard sur un Andy Warhol au regard clos, une balafre énorme sur le ventre, et cette toile presque vide où les traits de pinceau, dans leur anémie, font chœur avec la triste ritournelle des douleurs humaines… C’est fou tout ce que le réalisme pictural sait représenter – plus fou encore, à mon avis, ce que la peinture libérée, déchirant le voile de l’illusion avec ses mille effets, trouve à communiquer comme drames et comme mélodies.

C’est aussi dans ce jeu avec le médium qu’Elizabeth Peyton capture quelque chose d’indicible : sur des petits formats elle appose des touches à l’huile qui se recouvrent à peine – toutes ces interstices qui font du visage une mosaïque aux tons pastels, tout cet espace blanc qui vient faire éclater de l’intérieur un visage qui devrait être un ? Visage qui reste visage, malgré tout, malgré la déchirure imposée par le pinceau, malgré ces touches nombreuses qui semblent chercher à combler les écarts sans y arriver jamais : la réflexion remonte à loin, et c’est là une belle manière de la réactualiser. Hannah Höch déjà, dans son collage dada de 1920, racontait l’humain comme un joyeux bric-à-brac de pièces rapportées – l’unité trouvait alors un semblant de chemin dans un assemblage maladroit qui ne peut que laisser les coutures évidentes.

Vinciane Vuilleumier

Jusqu’au 2 janvier 2022