A Berne et Soleure
Berne & Soleure : Meret Oppenheim

Deux expositions

Article mis en ligne le 17 novembre 2021
dernière modification le 28 février 2022

par Vinciane Vuilleumier

Le Kunstmuseum de Berne propose jusqu’au 13 février 2022 une grande rétrospective de l’œuvre de Meret Oppenheim qui fera découvrir au public la richesse des propositions de l’artiste au cours des cinq décennies de sa carrière.
Quant au Kunstmuseum de Soleure, il consacre son exposition aux travaux sur papier de Meret Oppenheim, à voir jusqu’au 27 février.

Cette exposition prouvera s’il est besoin que sa créativité ne s’est pas tarie après l’iconique Déjeuner en fourrure de ses années surréalistes.
Faisant de Berne sa patrie d’adoption dès 1949, lorsqu’elle s’installe dans la capitale avec son mari Wolfgang La Roche, Oppenheim retrouve un environnement propice à la création grâce au dynamisme des directeurs successifs de la Kunsthalle : Arnold Rüdlinger, Franz Meyer et Harald Szeemann présentent au cœur de la Suisse les derniers mouvements d’avant-garde, de l’expressionisme abstrait à l’art conceptuel et cinétique, et font de la capitale un lieu reconnu de la scène contemporaine internationale. L’effervescence artistique dans laquelle Oppenheim s’intègre à Berne lui permet de surmonter un blocage créatif de plusieurs années – elle offrira au KMB en guise de remerciement le tiers de son œuvre à la fin de sa vie. Aujourd’hui dépositaire de la plus grande collection des œuvres de l’artiste, le KMB organise la première grande rétrospective depuis sa disparition en 1985 en collaboration avec la Menil Collection de Houston et le Museum of Modern Art de New York.

Inspiration
« Mon exposition » s’inspire de la proposition élaborée par Meret Oppenheim sur douze grandes feuilles à l’occasion de sa dernière exposition personnelle à Berne en 1984, un an avant sa mort – l’artiste insistait cependant : « c’est une possibilité parmi d’autres ». Consciente du poids de l’objet-culte Déjeuner en fourrure et de ses liens avec les surréalistes dans la réception de son œuvre, Meret Oppenheim a travaillé assidûment dans ses dernières années à documenter et contextualiser sa production afin de jouer un rôle actif dans la réception de son œuvre. C’est également ce travail que reprennent les curatrices de l’exposition : si le nom de Oppenheim reste étroitement lié à l’icône du surréalisme des années 1930, la carrière de l’artiste s’étend jusqu’au milieu des années 1980, et son travail d’après-guerre, une fois la crise surmontée, ne peut être qualifié de surréaliste que par une paresse de la pensée.

Le surréalisme n’est pas un style, d’ailleurs, disait Breton, c’est un état d’esprit. Et Meret a dansé toute sa vie avec ce terme : elle refusera souvent l’étiquette, qu’elle considère trop étroite, mais elle reconnaîtra aussi dans les mouvements contemporains comme le Pop Art un héritage surréaliste. S’il y a un fond surréaliste qui court dans son œuvre, ce n’est pourtant pas suffisant de conclure là-dessus : en y regardant de plus près, le visiteur curieux pourra distinguer d’autres sources d’inspiration, un dialogue fécond avec les idées du Pop Art, du Nouveau Réalisme ou de l’Arte Povera. C’est bien cette liberté créative, cette diversité des propositions, cette production continue et toujours inédite après l’épisode du Surréalisme « clos » par l’histoire de l’art dans la période d’après-guerre qui déstabilise les critiques contemporains : dans quelle catégorie doit-on ranger Meret Oppenheim ?
Son œuvre met à mal les tentatives de classification, et c’est tant mieux : les curatrices sont d’avis qu’il serait temps, en ce début de 21ème siècle, de plonger dans le labyrinthe des carrières artistiques comme celle de Oppenheim sans cogner les murs à cause de pince-nez théoriques. Suivre les inspirations, d’une œuvre à l’autre, les motifs, les questionnements, le jeu avec les matériaux – suivre l’air du temps, aussi, et les prises de position comme la Vénus primordiale de 1962 : image de la femme sans tête, une poignée de foin sur les épaules, cela correspond bien à la représentation que Meret Oppenheim rencontra et combattit tout au long de sa carrière, prenant en charge aussi bien son image que la réception de son œuvre.
Esprit libre, Oppenheim promouvait le modèle jungien de l’androgynie spirituelle – reconnaître le principe féminin dans l’homme, le principe masculin dans la femme – et ne se satisfaisait pas d’une histoire genrée de l’art : ni homme ni femme, ou homme et femme à la fois, l’artiste et l’art se situaient à un autre niveau.Il importait toutefois de faire entrer les femmes dans les collections, et c’est à l’occasion de la première grande rétrospective de son travail organisé par le directeur du Musée d’art de Soleure, en 1974, que Meret Oppenheim offrit à l’institution, comme remerciement pour les ventes générées par l’exposition, sa Vénus primordiale et la sculpture Honoré d’Eva Aeppli.

Soleure : « Travaux sur papier » de Meret Oppenheim
Tandis que le Kunstmuseum de Berne nous propose une grande rétrospective sur les cinquante années de carrière de Meret Oppenheim, nous invitant à découvrir et redécouvrir les richesses et les facettes moins connues de la production de l’artiste, celui de Soleure nous offre une plongée intimiste dans ses travaux sur papier. L’exposition regroupe une centaine d’œuvres couvrant elle aussi toutes les périodes d’activité de Oppenheim, l’occasion rêvée de saisir la pluralité des styles qu’elle a explorée autant que la prégnance de certains motifs récurrents tout au long de sa vie. Aux côtés des œuvres acquises par le cabinet graphique du musée sont également exposées des œuvres prêtées par la famille de l’artiste, le tout rassemblé dans un très beau catalogue qui pourra servir de référence à toute personne intéressée par l’œuvre graphique de Meret Oppenheim.

Si certains artistes développent leur œuvre en approfondissant un style ou une thématique, il en est d’autres, comme Oppenheim, qui font de leur pratique créative le lieu d’un renouvellement, d’une transformation perpétuelle : varier les médiums, les techniques, le tempo même de la réalisation – sur une feuille tracer rapidement, d’un geste vif, et sur l’autre hachurer délicatement, geste lent d’une répétition contrôlée. C’est une quête des possibilités expressives de chaque manière d’aborder la création d’une image : parmi les plus belles feuilles exposées, il faudrait citer le diptyque que créent Soleil et Lune décroissante, deux dessins datant de 1983 où la délicatesse du trait et l’économie des hachures font trembler le sujet à la lisière de la représentation. On retrouve d’ailleurs cette saveur très particulière dans les tableaux monochromes – ou presque – exposés à Berne, où les touches arachnéennes en camaïeu de blancs révèlent au regardeur patient les richesses incroyables que peuvent contenir les figurations du presque rien.

Quant à la récurrence des motifs, le papillon revient régulièrement dans l’œuvre de l’artiste : symbole de la métamorphose qui transforme le même en autre, il se trouve au cœur d’un réseau de réflexions sur l’identité, ses frontières et ses dépassements. Qu’il s’agisse des explorations stylistiques qui jalonnent une carrière sous le signe de la variété et mettent à mal les tentatives de ranger Oppenheim dans des cases bien délimitées, ou qu’il s’agisse des méditations jungiennes sur l’androgynie psychique, sur les principes mâle et femelle qui jouent dans la constitution de l’identité de chaque être humain, Meret Oppenheim trouve ainsi dans la symbolique du papillon l’image de ces transformations perpétuelles du même en autre – modèle bien plus fidèle à la réalité de l’expérience vécue que son antagoniste, qui verrait dans l’identité le maintien obstiné du même.

Les œuvres de l’artiste rendent ainsi hommage à la fluidité de l’expérience vécue et à l’exigence intime de se libérer des carcans trop étroits – qu’ils soient imposés de l’extérieur ou assimilés par la force des habitudes. Dans cet horizon des frontières poreuses, le rêve joue un rôle primordial : si certains de ces dessins portent la mention « d’après un rêve », il en est d’autres où le doute planera toujours. Capturant sur papier les figures changeantes de ses rêves dès son adolescence, Oppenheim a trouvé à Paris un terrain fertile pour approfondir et valoriser ce besoin de traduire matériellement les figures oniriques de ses nuits : les surréalistes ont en effet été des acteurs importants dans la reconnaissance du rêve comme phénomène essentiel de l’expérience humaine, et dans la promotion d’une réalité plus ample, d’une surréalité où les expériences intimes et subjectives auraient partie prenante. Meret Oppenheim affirmait qu’il incombait aux artistes de rêver pour la société, d’ouvrir la réalité à d’autres horizons – si le rêve prend sa place dans la réalité en lui offrant sa respiration, il prend également place dans la biographie de chaque individu aux côtés des événements extérieurs, participant activement à la constitution d’une individualité propre.

Vinciane Vuilleumier


- Kunstmuseum de Berne, Meret Oppenheim - Mon exposition jusqu’au 13 février
- Kunstmuseum de Soleure, Meret Oppenheim,  Travaux sur papier, jusqu’au 27 février