Le cinéma au jour le jour
Cine Die - décembre 2021

Compte-rendu

Article mis en ligne le 1er décembre 2021
dernière modification le 2 janvier 2022

par Raymond SCHOLER

Au menu : 39es Giornate del Cinema Muto.

Une partie des habitués de Pordenone en avaient retrouvé le chemin cette année, mais les frileux comme moi se sont contentés d’un palimpseste en ligne. Il est d’autant plus méritant pour le grand-prêtre de la messe muette, Jay Weissberg, d’avoir choisi, pour concocter le menu à distance, les films les plus inconnus parmi les incunables.

Albert Paulig, Ellen Richter et Paul Graetz dans « Moral »

Commençons par une des divas les plus célèbres de la République de Weimar, l’Autrichienne Ellen Richter. Elle ne figure pas dans les dictionnaires habituels (Jean Tulard, David Thomson, Joe Hembus, Larousse) et même le « Lexikon zum deutschsprachigen Film » CineGraph ne mentionne parmi les comédiens au patronyme correspondant que trois hommes, Hans, Paul, Ralf, et une femme, Rotraut. C’est dire l’oubli qui guette les plus populaires des stars, si un certain nombre de conditions ne sont pas réunies pour pérenniser leur souvenir. Ayant joué dans quelque 70 films entre 1913 et 1933, Ellen Richter ne fut jamais dirigée par les grands manitous, mais seulement par des honnêtes artisans (Richard Eichberg, Adolf Gärtner, Rudolf Meinert) et surtout, à partir de 1920, par Willi Wolff, qui était aussi son mari. Avec sa peau mate et ses traits exotiques, l’actrice juive (raison pour laquelle sa carrière s’arrêta net en 1933) se distinguait du tout venant des beautés germaniques et se spécialisa, surtout au début de sa carrière, dans des rôles d’« étrangère », couvrant tout le territoire entre tziganes et geishas . Son nom devint synonyme de films d’aventures, truffés d’action (elle faisait même de l’ombre à Harry Piel) et tournés souvent sur les lieux où celle-ci se déroule. Dotée d’un magnétisme perçant, Ellen Richter était capable de passer d’un genre à l’autre avec une élégance accomplie. Dans Moral (Willi Wolff, 1928), elle incarne la star d’une troupe d’acteurs qui s’apprête à transposer sa revue berlinoise corsée et sexy sur une scène provinciale où les gardiens de la morale du patriarcat veillent au grain. Les vieux débris, confits dans leurs tâches « civilisatrices », veulent imposer leurs règles hypocrites au spectacle déluré, alors que, par derrière, ils s’inscrivent chez Ninon d’Hauteville (Ellen Richter) pour des leçons de piano. La dame a eu la bonne idée de filmer, à l’aide d’une caméra cachée, le défilé de ces notables lubriques dans son étude pour les laisser confronter leurs vices privés à leurs vertus publiques. Une séquence mémorable voit un des clients s’enfermer dans les toilettes pour détruire le corpus delicti sur lequel sont enregistrés ses travaux d’approche, en déchirant la pellicule incriminante et en en avalant les bouts un à un.

Elga Brink et Henry Edwards dans « Jokeren »

Un des metteurs en scène d’Ellen Richter fut le Munichois (et futur Nazi) Georg Jacoby (143 titres entre 1913 à 1960), dont le festival montra Jokeren/Der Faschingskönig (1928), une production germano-danoise qui ne sauva, hélas, pas la Nordisk de la banqueroute. Le récit, une affaire de lettres compromettantes du passé, se déroule pendant le Carnaval de Nice et réunit sur la Côte d’Azur une ribambelle d’acteurs européens. Les Britanniques Henry Edwards (le chevalier servant et compagnon drôle par excellence, le summum du cool de l’époque) et Miles Mander (le peu reluisant maître-chanteur, estampillé fourbe de film en film) se partagent les rôles principaux de ce mélo bien enlevé ; les Français Renée Hézibel et Gabriel Gabrio jouent les utilités, et bien sûr tout tourne autour de l’épouse du cinéaste, l’actrice allemande Elga Brink, une beauté sidérante aux yeux immenses qui termina sa vie active comme employée dans une firme d’avocats. Au cinéma parlant, Georg Jacoby sera le réalisateur attitré de la danseuse Marika Rökk (17 films) qu’il épousa en 1940.

Agnes Vernon et Rex "Snowy" Baker dans « The Man from Kangaroo »

Agnes Vernon, qui joue l’héroïne orpheline (dont un tuteur est en train de vilipender sans gêne la fortune) dans le film australien The Man from Kangaroo (Wilfred Lucas, 1919), est une autre de ces actrices disparues depuis belle lurette des encyclopédies spécialisées (son dernier film date de 1921 !), nonobstant un naturel désarmant qui fait défaut à maintes comédiennes actuelles. Elle est en l’occurrence la dulcinée d’un clergyman incarné par le Douglas Fairbanks australien, Snowy Baker. Qui se complaît à exhiber ici ses prouesses de plongeur-nageur devant les jeunes dans une longue séquence qui atteint presque les limites de notre patience. Mais il sait aussi sauter d’un balcon sur un cheval sellé comme peu de cowboys savent le faire.

Evelyn Greeley et Hugh Thompson dans « Phil-for-short »

Phil-for-short (Oscar Apfel, 1919) peut être un peu énigmatique comme titre , mais une fois qu’on sait que l’héroïne répond au doux prénom de Damophilia, l’abréviation de celui-ci s’impose d’office comme « Phil ». Fille d’un professeur progressiste, elle est dévastée par la mort soudaine de son père et s’insurge contre l’outrecuidance du banquier du coin qui s’arroge le droit de se considérer comme son tuteur et de la demander en mariage. Elle quitte son bled en vitesse et se fait engager comme assistante par un professeur de grec d’une université voisine. Quand bien même celui-ci, encore traumatisé par une liaison malheureuse, est devenu un misogyne impénitent, « Phil » réussira à le convertir presqu’au féminisme. « Phil » est incarnée par Evelyn Greeley, d’origine autrichienne, qui n’eut, hélas, qu’une brève carrière au cinéma, son dernier film datant de 1922. « Phil » se lie d’amitié, dans le film, avec un personnage de joueur de violon, incarné par James A. Furey, acteur né en 1845, décédé en 1922. Le plus ancien témoin mondial filmé par une caméra ? Non, car la légendaire Sarah Bernhardt, bien visible dans ses œuvres majeures sur youtube, est née en 1844 ! Voilà p.ex. des pensées qui me turlupinent pendant que je regarde des films muets.

« Fool’s Paradise » de Cecil B. DeMille

Fool’s Paradise (1922) de Cecil B. DeMille propose un de ces scénarios déments que le cinéma muet pouvait produire à foison. Arthur Phelps (Conrad Nagel) idolâtre une danseuse venue de la lointaine Europe, alors que Poll Patchouli (Dorothy Dalton), l’entraîneuse du cabaret local, en pince pour lui. Dépitée par son indifférence de mufle, elle lui offre un cigare explosif, histoire d’en rigoler. La déflagration le rendra aveugle. Tenaillée par le remords, l’amoureuse prétend être sa vedette adorée, imitant même un accent franchouillard (rendu irrésistible par les intertitres) et s’occupant du grand blessé en prétextant être tombée amoureuse après avoir appris son malheur. Bref, non voyant, Arthur ne voit pas ce qui manquerait à son bonheur. Jusqu’au jour où Poll découvre dans un journal qu’un ophtalmo de passage fait des miracles. Et on sait qu’elle va aiguiller son bien-aimé vers la possible (mais fatale) découverte du pot aux roses en lui proposant d’aller consulter. Mais on sait aussi qu’elle va gagner la partie sur la longue durée, car DeMille ne laisse jamais les cœurs nobles en rade.

« Maciste all’Inferno » de Guido Brignone

Maciste all’Inferno (Guido Brignone, 1926) voit le mortel Maciste (Bartolomeo Pagano) en personne s’aventurer dans les tréfonds sataniques saturés de vapeurs sulfureuses et de flammes incessantes, mais aussi de tentations féminines aux appâts plus précis. Auxquelles notre héros succombe promptement, car il n’est qu’humain. Devenu ipso facto démon et obligé de rester ad aeternam en enfer, il voit sa musculature se démultiplier. Ce qui lui permet d’accepter un deal de la part des princes infernaux qui s’entreguerroient et sont à la recherche de champions à leur botte : s’il réussit à mettre à genoux l’armée ennemie, il pourra retourner sur terre ! Sitôt promis, sitôt fait. Cela n’a pas grand-chose à voir avec Dante, mais c’est suffisant pour fêter le 700e. C’est aussi le premier film que Fellini se souvient avoir vu dans son enfance. Et qui a certainement été une influence.

Raymond Scholer