Musée d’art et d’histoire, Fribourg
Fribourg : « Corpus »

« Le corps et le sacré »

Article mis en ligne le 25 décembre 2021
dernière modification le 28 février 2022

par Vinciane Vuilleumier

La nouvelle exposition du MAHF devrait servir d’exemple. Jusqu’au 27 février, le premier espace du musée se pare d’un pourpre profond pour accueillir une réflexion plus actuelle que jamais sur les liens que la chair humaine entretient avec le sacré.

L’accrochage rassemble Christs en croix sur panneau de bois, estampes du maître Dürer, portraits contemporains de l’extase et deux capucins sublimés dans le non-espace blanc hodlérien ; il y un fer à hostie, une Madone de procession ; la gorge blanche entaillée d’une sainte en châsse répond à la lassitude monochrome d’une bacchante fatiguée – les appels à Dieu qu’on porte autour du cou, ceux qu’on inscrit dans la chair, ceux qu’on se remémore par les pratiques, le pain et les ablutions qu’on partage. Viola, Spoerri, Aeppli : les artistes contemporains savent nous rappeler les liens profonds qu’on ne peut s’empêcher d’entretenir avec notre passé.

Les deux grandes portes de verre s’ouvrent automatiquement quand je m’approche, et si, droit devant, le parcours s’ouvre sur Incarnation et incorporation, mon œil est capturé à la seconde par une œuvre qui en marque la fin : sur la gauche, en un coup d’œil distrait que le passage étroit permet, je fais l’expérience rare et intense d’une œuvre qui se lève pour moi avant même que je décide de la regarder – parfois il faut du temps, comme disait Arasse, mais parfois il suffit d’un instant.

Onde de choc
Les peaux de Frantiček Klossner partent à l’assaut du ciel : celle étendue dans sa vitrine de verre, seule horizontale de cette ascension, je ne la verrai qu’en dernier. Les quatre peaux comme des anges, le buste aux yeux fermés de l’artiste qui laisse derrière lui des instants capturés sur le corps, accidents de la matière comme la cire fondue d’une bougie – c’est tout un imaginaire qui s’ouvre sur les murs du musée, et ça parle du corps qui souffre, de la matière qui cherche sa transcendance.
Je suis venue avec la représentation naïve d’une fois encore consommer un art religieux qui ne me parle que de loin, celui qu’on trouve dans les livres d’histoire et qu’on ne sait pas vraiment comment faire sien. À l’œil blasé qui a visité les églises et les galeries d’histoire, à l’œil blasé qui ne reconnaît plus dans les œuvres qu’un langage éculé, cette exposition est une gifle et un régal. Quoi de plus humain, après tout, que chercher dans la chair ce qui nous offrirait le ciel ? que chercher les moyens de s’ouvrir le royaume de la transcendance ? Si le christianisme est une réponse parmi d’autres, cela n’enlève rien à la profondeur de réflexion qu’apporte un cas particulier.

On se rappelle devant les objets que ménager cette ascension au quotidien est une affaire de pratiques, d’objets et d’images : et si l’histoire de Jésus offre un enseignement, c’est bien que la clé du mystère, c’est d’incarner son imaginaire – d’incarner dans la chair qui se pare, dans la chair qui se meut, dans la chair qui souffre et qui cherche, les moyens qu’on s’est donné pour toucher aux cieux.
On reconnaît le succès d’une exposition dans le retentissement qu’elle occasionne. L’onde de choc continue de tisser la méditation plusieurs jours après, et on n’a pas acquis un savoir, un nouveau bloc d’informations dans la chaîne inlassable qu’on file au quotidien – non, c’est une expérience, vraie, intense, profonde, on pourrait dire qu’on retrouve un ami de longue date, parfois oublié : le dialogue intérieur avec l’être humain. La culture, finalement, dans ses objets et dans ses images, n’a qu’une mission : en appeler à notre humanité.

Vinciane Vuilleumier