Musée Jenisch, Vevey
Vevey : Nouvelles expositions

A découvrir !

Article mis en ligne le 20 avril 2022

par Vinciane Vuilleumier

Le musée Jenisch présente, jusqu’au 31 juillet, trois expositions, à savoir : « Kokoschka, grand voyageur », « Pietro Sarto, chemin détournés » et « Art cruel ».

Oskar Kokoschka (1886–1980), « Manhattan – Statue of Liberty I » , 1966, publ. 1967
Lithographie sur papier, 755 x 889 mm. Fondation Oskar Kokoschka, Vevey
© Fondation Oskar Kokoschka / 2022, ProLitteris, Zurich © Photographie David Quattrochi

Quel beau voyage ce matin. Passer des rêveries lémaniques de Sarto, aux esquisses grand format de Kokoschka, puis cette descente dans les tourbillons infernaux de l’homme, sa part d’ombre, de violence. Quelle idée lumineuse de commencer par l’étage supérieur pour plonger ensuite dans les abîmes. Sarto nous montre la remontée de l’enfer de Dante, cette rupture soudaine des profondeurs sur l’éclat assourdissant du ciel – mais nous-mêmes, nous plongerons, nous retrouverons l’enfer après les blancs d’encre des nuages, les ports et les villes. Oui, on fera le chemin inverse, et que trouvera-t-on en nous dans ces dédales de la cruauté ?

Pietro Sarto m’emporte sur les hauteurs, celles concrètes, palpables, du Lavaux. Il me montre l’étendue des eaux dans le berceau de ses bras - il me montre un monde sans regarder par la fenêtre. On se tient toujours debout dans le monde, dit-il, parce que ne nous fait face que ce qu’on a abstrait d’abord. Sarto sur la pointe des pieds, tourbillonne et se fait témoin : l’œil aussi, tourbillonne, ou papillonne ? Jamais fixe, en tout cas, jamais cadré, si ce n’est par ces fenêtres qu’on porte en soi, et que l’art au matin nous montre comment enjamber. Alors le lac se fait lune, et l’arrière-plan oublié d’habitude par la main qui peint, vient se coller tout contre nous, dans le creux du dos - ce n’est pas la face arrière, c’est la courbe de l’être blotti dans le monde. Aragon demandait, où est le haut où est le bas dans ce ciel inférieur : Sarto nous montre comme tout est ici, dans la chair vivante.

Sarto c’est une poétique des nuages, et ce lac arrondi, il me fait penser à la phénoménologie du rond de Bachelard – j’ai oublié maintenant ce qu’il en disait, mais s’il y a un sentiment primordial de l’être au monde, je suis bien certaine qu’il a le corps rond et non orthogonal. Blottis-moi, poète. Les chemins détournés autour de chez soi, c’est Sarto à sa petite barrière qu’une femme célèbre lui indiqua un jour. C’était chez lui, elle était étrangère, mais elle savait que juste là, très près, encore en attente, se trouvait le lieu où il se trouverait : la barrière porte son nom, à présent, il l’a habitée de près pendant toute sa vie. Il y a ceux qui restent et puis ceux qui prennent la route, et c’est Kokoschka.

Pietro Sarto (*1930), « Petite Sortie de l’Enfer (Pour Mandelstam) » , 2006
Héliogravure sur papier, 205 x 147 mm. Musée Jenisch Vevey - Cabinet cantonal des estampes, Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex
© Pietro Sarto. Photographie Julien Gremaud

C’est d’abord les grands formats de ses croquis de voyage qui m’ont interpellée, moi qui m’en vais avec un carnet A5 dans le sac. Dessiner sur le motif, c’est une gymnastique du corps, et c’est très personnel : comment se tient-on dans le monde quand on veut le capturer du crayon ? J’essaie d’imaginer le support, les gestes amples de son bras, comment s’est-il assis ? Et quelles feuilles immenses ! Des A3, non, des A2 même je crois. Il a fallu une planche, un support au support, et cette distance, c’est déjà quelque chose - une condition de la création. L’histoire de l’art aime dresser le schéma de toutes ces positions de l’artiste au travail. Au sol, sur le chevalet, sur le bureau mal éclairé… Ce n’est jamais la même chose. L’imagination habite le corps et ses contraintes, celles de ses matières et de ses outils.

J’aime son utilisation du crayon et de la craie : ces traces rapides, tortueuses, ces aplats de la tranche d’un simple mouvement, l’économie des détails, le contraste des marques, toutes les nuances d’un médium ascétique – c’est juste un peu de pigments compressés. Il y a New-York et sa grande femme accueillante, Berlin tranchée par le froid, un bateau en attente, des visages esquissés. Il y a son corps à travers le monde habité de ce désir de capturer, et ces feuilles comme des ailes démesurées – je l’imagine assis si différemment de moi, qui suis toujours debout et ramassée sur mon carnet, je rêve alors de mon corps qui ouvre les bras à son tour, le bras droit dans de grands gestes de craie - quelle subtile appropriation de l’espace…

Et puis l’enfer, on y descend. On y descend pour y apprendre tout ce dont l’existence nous a protégé : je dis on, je pense je. Mais je ne suis pas la seule, n’est-ce pas ? L’art cruel : on commence par le récit fondateur, la crucifixion du Christ. C’est le tableau d’Antonio Saura qui nous invite à la profondeur de la méditation chrétienne : Sa figure défigurée dans la violence d’une matière travaillée au couteau, ce rouge brun, sang séché, qui laisse ses larmes sur la toile, qui pleure les gris sales d’une chair devenue pur concept pour certains – et j’en suis.

Sur le mur derrière, une série de Saint Sébastien, des lavis d’encre bleue et noire troués d’auréoles : l’artiste Françoise Pétrovitch a centré sur de grands formats le torse piqué de flèches, gros plans oppressants et maigres de matière où la grande absente est cette tête de saint à laquelle l’histoire de l’art a prêté souvent les traits de l’extase. Mais l’extase, c’est déjà un après de la souffrance, un après de la cruauté - c’est l’élan de la transcendance qui récompense le martyr migrant de l’enfer humain. Et puis je rencontre quelques objets tendres et épars sur les piques d’Annette Messager, fragments de poupées ? Prisonniers de ces bas, suspendues à ces lances, criblés de crayons à la pointe tranchante, ces objets comme une vague d’inquiétante étrangeté, la même que celle qui m’a soulevé le cœur le jour où j’ai vu les poupées de Bellmer pour la première fois. Ah, quel frisson, il y a entre l’œuvre appuyée au mur et moi cet étrange marais comme un ressac, il m’aspire et il me repousse, ou bien est-ce moi qui n’ose m’approcher que pour m’éloigner hâtivement ?

Hendrick Goltzius (1558-1617) d’après Cornelis van Haarlem (1562-1638) « Le Dragon dévorant les compagnons de Cadmus », 1588
Burin sur papier vergé filigrané, 255 × 325 mm. Musée Jenisch Vevey – Cabinet cantonal des estampes, collection de l’État de Vaud. Crédit photographique : © Musée Jenisch Vevey – Cabinet cantonal des estampes, collection de l’État de Vaud, photographe : Julien Gremaud

Je n’ai jamais vécu ça - la cruauté. Je ne la connais que des on-dit, que des images rapportées : les médias me montrent la guerre, et les témoins m’ont parlé des horreurs qu’ils ont traversées. Mais moi, c’est vrai, je n’ai jamais connu que l’air et la douceur des rayons. Comment vivre alors les images de la cruauté, lorsque rien en moi ne peut venir apporter chair à ce qu’elles racontent ? Elles me parlent de si loin, et je m’en veux de ne pas m’émouvoir autrement qu’en pensée. Comment faire sienne la souffrance des images ? Et puis soudain, il y a cette estampe précise, ce corps empalé que Goya rapporte de la guerre, et c’est instinctif, je m’écarte, quelle douleur saisissante, ténue pourtant, car imaginaire, mais le recul est réel – l’image m’a frappée. À quoi cela tient-il que certaines images se glissent sous ma peau sans que rien, pourtant, ici-même, ne leur préparât un autel familier ?

L’art nous fera toujours prendre la mesure de l’humanité qui nous reste inconnue dans notre coin du monde. À l’étage supérieur dans les nuages de Sarto, je me sentais chez moi : il y a du ciel dans tous mes battements de cils. Et les croquis jetés du voyageur curieux – ça me parle, bien sûr. Mais ici, les profondeurs sues mais intangibles m’ouvrent leurs bras : je pourrais rester historienne de l’art, amatrice d’images, mais tout m’invite à plus, à retentir vraiment. L’art est le lieu d’une intensification de l’expérience humaine. Des miroirs qui déchirent leur surface à la demande, et nourrissent nos entrailles de tous ces sentiments répertoriés d’être vivant. La culture conserve pour nous cet héritage inestimable : l’accès virtuel à toutes les régions de l’humanité en nous, et l’invitation d’en incarner tour à tour des fragments. D’élargir son être de l’être des autres. Dialogue sans cesse repris, parole continue tissée de silences tellement chantants.

Viviane Vuilleumier