Le cinéma au jour le jour
Cine Die - mai 2022

Compte-rendu

Article mis en ligne le 29 avril 2022
dernière modification le 1er juin 2022

par Raymond SCHOLER

Petit coup d’œil sur la programmation de la 36e édition du Festival International du Film de Fribourg, que ce soit les films de la compétition ou ceux de la diaspora consacrés à l’Albanie et au Kosovo. Coup d’œil également sur les films à voir à la Cinémathèque en mai.

Compétition
Quatre films (sur les 12) de la compétition s’avérèrent particulièrement réussis. Klondike de l’Ukrainienne Maryna Er Gorbach figure à trois reprises au palmarès, notamment comme Grand Prix, Critics’ Choice Award et Mention spéciale du Jury des jeunes. La Civil de la Roumaine Teodora Ana Mihai a gagné le Prix du Jury œcuménique. Si Confession/Jabaek du Coréen Jong-seok Yoon et On the Job 2 : The Missing 8 du Philippin Erik Matti n’ont pas été primés, le fait que le premier soit le remake (en plus distingué) de Contratiempo (2017) de l’Espagnol Oriol Paulo et que le second affiche une durée de deux heures et demie expliquent peut-être cela.

Oksana Tcherkachyna dans « Klondike »

Klondike commence dans une ferme du Donbass située dans la zone contrôlée par les Séparatistes, à quelques kilomètres de la ligne de contact, le 17 juillet 2014. Sur cette ferme vivent Irka, enceinte jusqu’aux dents, et son mari Tolik qui se dispute avec son voisin pro-russe, en train de lui emprunter, sous la menace, sa voiture pour un transport « militaire ». Un peu plus tard, un obus de mortier volatilise le mur extérieur du salon et Irka se met à épousseter les meubles, balayer la poussière et calmer la vache terrorisée. Soudain une explosion retentit, une fumée noire s’élève au loin, une aile d’avion a atterri dans un champ proche et aussi un cadavre humain. Le vol de ligne MH17 de la Malaysian Airlines vient d’être abattu par un missile russe. Le voisin revient avec la voiture, s’excuse pour l’erreur de tir, se propose d’aider à colmater le trou béant et exige que Tolik abatte la vache pour nourrir les combattants. Tolik se met tout de suite au travail, car secrètement il veut mettre sa femme en sécurité du côté ukrainien et abandonner la ferme. Quelques jours plus tard, une occasion se présente lorsqu’un couple hollandais veut retrouver sa fille, passagère de l’avion descendu. Comme la plupart des victimes sont tombées à l’ouest de la ligne de démarcation, Tolik et Irka se proposent de les y convoyer. Les Hollandais sont traités avec tous les égards et recueillis par les fonctionnaires ukrainiens, mais leurs hôtes doivent rebrousser chemin. Ils se réinstallent dans leur maison en ruines et sont bientôt réveillés par un quarteron de mercenaires tchétchènes en goguette. Là-dessus, Irka perd les eaux et le film verse dans l’horreur. Agacement, colère, panique, terreur : la cinéaste capte à merveille la gradation des émotions chez ses personnages. Les actions des mâles sont primaires, tout dans la réaction. Seule la femme pare au plus pressé, réfléchit et organise la survie, tout en supportant un maximum. Les couleurs atténuées sont parfaitement adaptées au senti maussade des protagonistes et les longues prises en plan large couvent la campagne comme jadis chez les Grands du cinéma ukrainien, Alexandre Dovjenko et Marc Donskoï. Maryna Er Gorbach ne se doutait pas que le calvaire de ses compatriotes allait repartir de plus belle en 2022.

Arcelia Ramirez dans « La Civil »

La Civil , produit sous l’égide des frères Dardenne, est une coproduction entre la Belgique, la Roumanie et le Mexique. La réalisatrice et le chef-opérateur sont roumains. Et pourtant, le sujet est éminemment mexicain, de même que les comédiens. Dans un pays qui affiche en moyenne cinq enlèvements par jour (selon les statistiques officielles, mais qui devraient être multipliées par quatre ou cinq, selon certains), peu de films ont abordé cette tare du pays au niveau de l’expérience quotidienne comme le fait celui-ci. Ceux de Amat Escalante ( Heli , 2013), de Gerardo Naranjo ( Miss Bala , 2011) et de Denis Villeneuve ( Sicario , 2015), l’ont traitée sous forme de thriller. Teodora Mihai suit simplement une mère de classe moyenne, Cielo, dont la fille a été enlevée et qui ne veut pas arrêter de la chercher jusqu’à ce qu’elle la retrouve. Sortie pour rejoindre un soir son petit ami, Laura n’est pas rentrée le lendemain. Cielo est interceptée en pleine rue par deux blancs-becs qui lui réclament une rançon de 150’000 pesos et le pick-up de son mari si elle désire revoir sa fille. Les deux parents paient en plusieurs étapes, rencontrant à chaque rendez-vous des individus plus patibulaires et, surtout, armés. Mais toujours aucun signe de Laura. Cielo commence alors à frapper à d’autres portes (police, morgue) : en vain. Elle finit par intégrer une unité militaire spécialisée, connue pour ses méthodes musclées. Le lieutenant l’avertit d’emblée qu’elle s’expose à voir des horreurs. Mais Cielo ne peut plus vivre dans l’incertitude. Elle découvrira que la gangrène criminelle recouvre toute la société et que même des gens qu’elle côtoie tous les jours sont impliqués dans la disparition de sa fille. Et comme nous suivons Cielo pas à pas sur cette Carte abjecte du Brutal, nous effectuons en même temps qu’elle le travail de prise de conscience. Magistral.

« On The Job 2 : The Missing 8 » d’Erik Matti

Dans On the Job (2013), Erik Matti dénonçait le système pénitencier des Philippines, où des gardiens de prison véreux, à la solde de la pègre, organisaient des sorties de prison secrètes à certains détenus pour les laisser régler des basses besognes sur commande, dans la plus grande impunité, puisqu’ils avaient l’alibi en or d’être emprisonnés. Dans On the Job 2 : The Missing 8 (2021), il étend le champ de la corruption aux politiciens de province et aux policiers ripoux à leur solde qui utilisent des tueurs (en prison) pour faire taire des journalistes d’investigation. L’ampleur épique rappelle The Irishman (2019) de Martin Scorsese, tant par la longueur du film que par l’agencement des face-à-face entre les protagonistes ou l’orchestration de scènes criminelles originales. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit 8 personnes se faire canarder dans une SUV qui sera ensevelie corps et biens dans l’heure par un engin de chantier dans un trou creusé au préalable.

« Confession/Jabaek » du Coréen Jong-seok Yoon

Confession (2020) est un de ces polars intellectuels où il faut écouter tout ce qui se dit et réagir mentalement au quart de tour à chaque information qui introduit une modification de paradigme. A priori, un homme accusé d’avoir tué sa maîtresse dans une chambre d’hôtel bâtit sa défense sur le fait qu’une tierce personne est coupable du crime, alors que l’enquête a prouvé que personne d’autre n’a pu entrer dans cette chambre ni en sortir pendant que le couple y résidait. Avec son avocate de la défense, qu’il voit pour la première fois à la veille du procès, il passe en revue les possibles scénarii. Or, pour augmenter le nombre des variables à exploiter, il faut creuser un peu dans le passé des deux amants, en amont du meurtre. L’avocate découvre ainsi que le couple a occasionné la mort d’un jeune homme dans un accident de voiture quelques jours au préalable, accident pour lequel il y aurait au moins un témoin de passage. Mais l’avocate n’a aucune preuve que la version de cet accident que son client raconte soit la vérité. S’ouvre donc un champ vertigineux de possibles qui donnera le tournis au spectateur le plus expérimenté. Un mindfuck dans le bon sens du terme.

Diaspora
L’Albanie et le Kosovo (essentiellement albanophone) étaient à l’honneur via la carte blanche offerte au Fribourgeois d’origine albanaise Gjon’s Tears, grand finaliste de l’Eurovision 2021.

Genc Salihu dans « Martesa / Le marriage » de Blerta Zeqiri

Martesa/Le marriage (2018), le premier long métrage de la Kosovare Blerta Zeqiri, nous plonge dans les préparatifs du mariage entre Bekim et Anita à Prishtinë. 48 h avant la cérémonie débarque Nol, l’homme de la vie de Bekim, de retour de France où il poursuit une carrière de musicien. Anita ne se doute de rien, sortant même avec les deux hommes et flirtant ouvertement avec ce copain revenu de l’Ouest. Nol essaie une ultime fois, au cours d’une nuit d’amour, de convaincre Bekim d’oser suivre ses inclinations naturelles et de venir vivre à Paris, mais le poids de la tradition l’emporte sur le désir dans un finale déchirant.

Akaki Khorava dans « Skanderbeg »

Skanderbeg (1953), le premier long métrage albanais de l’Histoire, est en fait une superproduction en couleurs entre l’Albanie d’Enver Hoxha et l’URSS, réalisée dans les studios flambant neufs de Tirana par Sergueï Youtkévitch. L’épopée, sortie après la mort de Staline, glorifie Georges Kastriota Skanderbeg (1405-1468), le héros de la lutte des princes albanais chrétiens contre l’envahisseur ottoman. Comme l’Albanie est musulmane aujourd’hui, nous savons tous que la finalité de cette résistance, la libération du joug turc, n’était que passagère. La fougue d’Akika Khorava, l’acteur géorgien qui incarne le libérateur, rappelle les poses de Nikolaï Tcherkassov incarnant Ivan le Terrible (Sergueï Eisenstein, 1944). La couleur locale shqiptare est rendue à merveille dans les danses et les accoutrements, qui ne semblent pas avoir changé en 500 ans. Les scènes de bataille ont dû sacrifier leur lot de chevaux, dont un grand nombre font des culbutes dans l’axe.

Mai à la Cinémathèque suisse
Le mois sera faste pour les cinéphiles, surtout pour les néophytes. Non seulement, la Cinémathèque leur sert sur un plateau les trois films mythiques d’Antonioni sur l’incommunicabilité, avec la regrettée Monica Vitti : L’avventura (1960), La notte (1961) et L’eclisse (1963), mais, en consacrant une rétrospective en 27 titres à la carrière du chef opérateur tessinois Renato Berta, elle leur permet aussi de visiter des points culminants du cinéma européen des 50 dernières années. En effet, notre compatriote a non seulement accompagné la « nouvelle vague » romande (Tanner, Goretta, Reusser), mais a aussi éclairé des œuvres de Schmid, Allio, Téchiné, Rohmer, Chéreau, Rivette, Chabrol, Malle, Resnais et j’en passe.

Kinuyo Tanaka dans « La Vie d’Oharu, femme galante »

Les mordus de pellicule de longue date seront également à la fête, car ils pourront découvrir les six films réalisés, entre 1953 et 1962, par Kinuyo Tanaka, qui était seulement la deuxième Japonaise (après Tazuko Sakane) à se lancer dans la mise en scène de cinéma, mais en même temps, et depuis belle lurette, une des stars les plus populaires du pays. Après presque 50 ans (et 160 films au compteur) devant la caméra, elle s’estima sans doute prête à en explorer l’autre côté. Si vous avez vu les grands chefs-d’œuvre de Kenji Mizoguchi, vous reconnaîtrez son visage, car elle est dans une quinzaine de ses mélodrames inoubliables, e. a. La Vie d’Oharu, femme galante (1952) et Les Contes de la lune vague après la pluie (1953). Le célèbre cinéaste contribua à installer l’image de Tanaka en femme éternellement victime de la bassesse des hommes. Voir un film avec Tanaka, c’était l’assurance de pleurer devant les mauvais tours qu’allait lui jouer un patriarcat cruel et injuste.

Ineko Arima dans « Mademoiselle Ogin »

Lorsqu’elle prit la décision de devenir cinéaste, elle voulut certainement changer la donne, car dans ses films les personnages féminins ne ploient jamais, contrairement à ceux qu’elle incarna. En passant à la réalisation, Tanaka tint sa revanche, mais son statut de star occulta la réception de son travail de cinéaste. C’est donc un véritable événement que constituent ces six films jamais vus sous nos latitudes et qui seront accompagnés de neuf films (sur 216) avec Tanaka en tête d’affiche. Ne manquez surtout pas Mademoiselle Ogin (K.Tanaka, 1962), sur la passion amoureuse qui lie la belle-fille du célèbre maître du thé Rikyu à un samouraï chrétien au XVIe siècle, à une époque où les chrétiens sont persécutés. Le titre anglais Love Under the Crucifix se réfère à la punition standard pour transgression sexuelle, la crucifixion.

Raymond Scholer