Musée jurassien des arts de Moutier
Moutier : Niklaus Manuel Güdel

Derrière la couleur

Article mis en ligne le 8 juillet 2022

par Vinciane Vuilleumier

Le Musée jurassien des arts de Moutier met à l’honneur l’artiste suisse Niklaus Manuel Güdel à l’occasion d’une exposition présentant sa dernière série, “Superstitions“, ainsi qu’une plongée rétrospective dans la dernière décennie de son œuvre.

Niklaus Manuel Güdel, « Opera », 2007-2011
de la série « Le Cycle de la mémoire », huile sur toile, 90 x 150 cm © l’artiste

L’opportunité pour le peintre de sanctionner pour la première fois dans un cadre muséal sa double identité d’artiste et d’historien de l’art : son travail approfondi sur un tableau de Goya, dont est issu le tryptique Superstitions, d’après Goya, mais également son installation à l’étage intitulée L’interaction des images, donnent à ressentir l’épaisseur académique fondée sur la reconnaissance de la valeur documentaire et heuristique du passé historique, et l’accent porté sur l’élaboration conceptuelle de l’image, le travail en amont de l’exécution picturale, quant à elle espace de liberté entre gestualité expressive et accidents du hasard.

La figure blanche, emblématique de son œuvre, fait office de fil rouge : elle porte en elle la poétique de l’apparition et la méditation de l’artiste sur la mémoire – celle, subjective, qu’on porte en nous et qui nous constitue ; celle, matérielle, que l’artiste travaille sur la toile par la reprise et le repeint. Elle fût l’enfant de la sérendipité : à la fin des années 2000, Niklaus Manuel Güdel explore son identité de peintre, il réalise des portraits au pastel qu’il découpe avant de coller sur des toiles où la peinture garde en réserve la place que prendra la figure. Et puis un jour, la feuille se décolle et la vision se révèle : cette figure blanche, évidée, signe de l’absence, de l’attente aussi ? elle parvient à évoquer pour l’artiste une solution à la question fondamentale : Comment traduire la porosité du temps en peinture ? Quelle manière picturale pour donner à voir la matière de la mémoire ?

Niklaus Manuel Güdel, « Régatière », 2013
de la série « Le Silence du passé », huile sur papier peint, 70 x 50 cm © l’artiste

Instant charnière dans la carrière du peintre : voilà sa marque de fabrique. Les œuvres réalisées par la suite où se tiennent souvent pensifs, souvent ailleurs, ces figures réalisées au fusain que la peinture à l’huile blanche viendra dissoudre en partie pour créer ce spectre de gris, gardent encore ce goût lointain du collage : si la peinture rend uniforme la couche matérielle, l’aspect visuel des œuvres sont un hommage à l’hétérogénéité cohérente. Ainsi ces apparitions blanches sont les signes visuels de la mémoire – moins visibles au premier coup d’œil, les repeints en sont le pendant technique et matériel. Mémoire en acte, la reprise par la main de l’artiste, le dialogue que seule une vente viendrait interrompre, incarne cette méditation du temps si importante pour lui – je devrais le dire au pluriel, car c’est bien d’une succession de couches, de moments toujours inédits et particuliers qui s’inscrivent l’un sur l’autre, qui intègrent ou qui voilent. C’est une image de la mémoire même, celle qui nous fait devenir ce que nous sommes par reprise, par méditation, par métamorphose – toujours, l’imagination viendra écorner les angles, tisser une toile, jouer au dévoilement, passer une couche blanche d’oubli. À l’occasion de la visite de presse, l’artiste, généreux de ses mots et ses pensées, a laissé surgir toute l’épaisseur de cette réflexion dans une simple phrase : « Comment suis-je devenu moi à travers mes souvenirs ? »

Niklaus Manuel Güdel, « Trois grands peintres », 2022
huile sur toile, 190 x 280 cm © l’artiste

Saisir et immortaliser
D’une toile à l’autre sa vie se déroule en instants fugitifs, capturés dans des photographies privées : l’épouse, l’enfant, les amis, la grand-mère, lui-même dans un autre temps – c’est saisir et immortaliser, c’est rappeler et laisser partir, c’est un adieu et une promesse d’être toujours présent(s). Mais l’artiste est également historien de l’art, et la rencontre de la mémoire individuelle et de la mémoire collective trouve ici son théâtre. Comme un jeu de piste, le regard curieux trouvera d’une toile à une certaine autre la vibration de petits carrés rouges, et quelque part, dans une vitrine, l’arme du délit – une assiette découpée en son centre qui suit l’artiste depuis des années. Carrés rouges sur fond vert comme un outil de contraste, mais pas seulement : il y a là, dans ces humbles signes, à la fois les résidus de rouge sur la palette de Courbet que son couteau vif emportait avec les verts de ses paysages, et le jeu des répétitions auquel s’amusait Hodler. Deux grands peintres que l’historien de l’art connaît sur le bout des doigts, mais deux sources bien différentes pour l’inspiration de l’artiste : « Hodler donne envie de penser, Courbet donne envie de peindre. »

Vinciane Vuilleumier

jusqu’au 13 novembre